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>> "Clients" : nouveau regard, nouvelles politiques
Séculairement invisible, la "demande des clients" est pour la première fois pointée comme une des causes majeures du développement de la prostitution et de son inévitable corollaire, la traite des femmes. La fin de l’invisibilité
La mise en cause des clients dans le système prostitutionnel est due à un ensemble de raisons convergentes :
À ces événements survenus en l’espace de quelques années, s’ajoute le travail de fond des associations :
L’évolution des législations
Depuis 2000, les textes internationaux posent désormais la question des clients :
C’est le premier instrument international reconnaissant "la demande" comme un facteur essentiel dans le processus de la traite (la Convention de 1949 pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui n’abordait nulle part la question des clients). La Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, et son protocole additionnel visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants demande aux Etats "d’adopter ou de renforcer les mesures législatives ou autres, telles qu’éducationnelles, sociales ou culturelles pour décourager la demande qui favorise toutes les formes d’exploitation des personnes, en particulier des femmes et des enfants, et qui conduit à la traite."
Destinée, dans le sillage de la Convention de Palerme, à fixer les mesures à prendre au plan européen, elle appelle à des "mesures législatives, administratives, éducatives, sociales, culturelles ou autres (...) afin de décourager la demande" : par exemple "des mesures visant à faire prendre conscience de la responsabilité et du rôle important des médias et de la société civile pour identifier la demande comme une des causes profondes de la traite des êtres humains", des "campagnes d’information ciblées" et "des mesures préventives" telles que des "programmes éducatifs à destination des filles et des garçons". Les étapes d’une prise de conscience
Norma Hotaling, ancienne prostituée, met en place, avec le procureur de San Francisco, un programme d’éducation des clients, la John’s School. Au fil des ans, plusieurs villes des Etats-Unis, états prohibitionnistes où les clients sont poursuivis comme les personnes prostituées et les proxénètes, adopteront les John’s Schools. Les clients ont le choix entre une inculpation ou une amende assortie d’une journée de sensibilisation. D’anciennes prostituées y prennent la parole pour décrire les réalités de la prostitution.
La loi de 1999 interdit l’achat de "services sexuels" dans le cadre d’une loi plus large intitulée La paix des femmes (votée par un parlement constitué de 43 % de femmes). La Suède entend ainsi poser une norme : il est interdit d’acheter le corps d’autrui, même avec son consentement.
Au Kosovo, un règlement prohibant la traite des personnes interdit l’achat de services sexuels aux hommes de l’ONU s’ils ont connaissance du fait que la femme a fait l’objet d’un trafic.
La Norvège interdit à ses fonctionnaires en poste à l’étranger "l’achat de services sexuels". L’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) établit un code de conduite qui interdit à ses membres en poste en Bosnie-Herzégovine de fréquenter les établissements de prostitution et les clubs de danseuses nues.
Les Philippines sont le deuxième pays du monde à pénaliser les clients des personnes prostituées adultes en interdisant "l’usage d’une personne trafiquée". Cette disposition fait partie d’une loi contre la traite, adoptée à la suite du Protocole de Palerme. Les clients sont passibles de poursuites si la personne prostituée est une victime de la traite. Mais en droit philippin, traite et prostitution ne sont pas distincts.
Une loi interdit l’achat de "services sexuels" et se propose de supprimer les maisons closes d’ici 2007. Une initiative d’autant plus marquante que ce pays a longtemps encouragé le développement de l’industrie du sexe lié à la présence militaire japonaise puis américaine. République démocratique du Congo, Kosovo… La révélation d’abus sexuels commis par les soldats des forces de maintien de la paix de l’ONU, la prise de conscience de leur responsabilité dans le développement de la traite des femmes pousse le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, à lancer en 2004 une campagne de tolérance zéro sur les abus sexuels et le recours aux personnes prostituées : "Le sexe avec des prostituées est interdit". Partout dans le monde, la mise à jour des liens entre présence armée américaine et développement de la prostitution et de la traite n’est plus à faire. Le gouvernement des USA interdit à son tour à ses soldats d’avoir des relations sexuelles avec des personnes prostituées.
Un projet de loi de décembre 2005 prévoit la criminalisation de l’achat de "services sexuels" sur l’exemple de la Suède. Objectif, "réduire la prostitution et par conséquent promouvoir le droit à disposer de son corps, l’égalité sociale et sexuelle tout en détériorant les conditions de développement d’activités criminelles que constituent le trafic d’êtres humains et le proxénétisme."
L’Estonie envisage d’emboîter le pas à la Finlande afin de ne pas devenir "la destination privilégiée des touristes sexuels finlandais et suédois". Sa décision est donc liée à la décision finlandaise. Des campagnes d’informations et de prévention
Outre des campagnes d’affichage dont nous reproduisons ici quelques réalisations, sont menées des expériences de prévention. Aux Philippines, la Coalition contre le trafic des femmes a mis en place depuis 2003 un projet d’éducation sexuelle des jeunes garçons et de prévention de la prostitution : des groupes de discussion sur la virilité et la féminité travaillent sur les représentations stéréotypées des hommes et des femmes. Les actions sont menées dans les établissements d’enseignement mais aussi parmi les jeunes des communautés pauvres, dans les syndicats et associations. Des bandes dessinées, type mangas, ont été réalisées en dialecte. En 2006, la Coalition contre le trafic des femmes a également lancé une pétition internationale "Acheter du sexe n’est pas un sport" dans le cadre du Mondial de football organisé en Allemagne. Le raz-de-marée de signatures issues de tous les pays d’Europe et du monde entier est l’occasion de mettre en lumière une nouvelle sensibilité, un véritable mouvement d’opposition à la commercialisation des femmes pour la traditionnelle "3e mi-temps". En France, les mesures qui sont prises ne visent que les "clients" de la prostitution enfantine
Les lois qui s’appliquent aux clients ne concernent, à une exception près, que ceux des prostitué-e-s mineur-e-s. La loi de mars 2002, qui avait pour objet de mettre la France en conformité avec la Convention des Droits de l’enfant, a étendu la pénalisation des clients des mineur-es prostitué-es à l’âge de 18 ans (au lieu de 15 précédemment). Les lois d’extraterritorialité permettent de poursuivre en France des clients de prostitué-es mineur-es pour faits commis à l’étranger. Ces mesures sont rarement appliquées. La loi sur la sécurité intérieure (dite loi Sarkozy) de 2003 qui réprime les personnes prostituées pour racolage, a toutefois introduit une notion nouvelle, l’abus de vulnérabilité. Sont visés les clients qui exploitent des personnes prostituées handicapées ou en situation de grossesse. À notre connaissance, une seule condamnation est intervenue à ce jour. Ponctuellement, ces dernières années, des clients ont pu être interpellés hors du cadre de ces lois. En 2002 notamment, des hommes ont été poursuivis à Bordeaux pour exhibitionnisme ou racolage, seules possibilités légales de les poursuivre en l’absence de loi les concernant. Très médiatisées, ces actions sont restées sans lendemain. Les actions sur la prostitution, essentiellement répressives, continuent donc de viser uniquement les personnes prostituées visibles sur les trottoirs. Des prises de position individuelles ou d’organisations, notamment féministes, ont défendu ces dernières années la pénalisation des clients sur le modèle suédois. Pays réglementaristes : la promotion des "clients"
Parallèlement, le courant réglementariste, très implanté en Europe et dans le monde depuis les années 1990, œuvre à légitimer la prostitution comme métier et donc à faire la promotion des clients. Aux Pays-Bas, où la prostitution prétendument "libre" est légalisée depuis 2000 ainsi qu’une partie du proxénétisme, existe désormais un syndicat de clients chargé de défendre leurs intérêts. Rappelons que le Bureau International du Travail, importante instance de l’ONU, a tranquillement fait entrer la prostitution dans l’organisation du travail en 1998 en suggérant de comptabiliser les revenus de cette activité dans le PIB des États. En affirmant que "le commerce du sexe a pris les dimensions d’une industrie et a directement ou indirectement contribué, dans une mesure non négligeable, à l’emploi, au revenu national et à la croissance économique...", le BIT légitimait le "service sexuel" : "Du côté de la demande", écrivait le rapport, "le développement économique récent a créé des possibilités croissantes et, très probablement, a conduit les hommes à rechercher l’achat de services sexuels dans un éventail de cadres beaucoup plus large et plus sophistiqué... " Un constat qui valait acceptation. La même logique a conduit des associations de prévention du sida à conforter les clients dans leur démarche. En se contentant de les inciter à utiliser le préservatif, elles leur ont garanti une légitimité de consommateurs avertis et ont évité de les amener à réfléchir à leurs responsabilités dans le développement d’une industrie porteuse de maladies, de violences et de traite des êtres humains. "Il n’est pas interdit d’être client. Mais il est dangereux de ne pas se protéger. Se protéger, c’est aussi protéger sa famille", proclame ainsi l’association lyonnaise Cabiria. Des politiques trompeuses La pénalisation des clients, adoptée notamment par la Suède, est dans l’air du temps. Certains pays, certaines villes récupèrent aujourd’hui cette idée, mais dans le but inverse de légitimer et libéraliser l’achat d’actes sexuels par les clients. Ainsi, la ville d’Anvers, en Belgique, a l’intention d’insérer un nouvel article dans le règlement de police. Il deviendra "interdit de recourir aux services sexuels proposés sur la voie publique contre rétribution". Cette mesure ne s’appliquera pas aux clients des personnes prostituées qui sont présentes dans les vitrines et dans le quartier rouge, devenu un véritable supermarché du sexe. De même, la Grande Bretagne propose de lutter contre la prostitution de rue et d’ouvrir des maisons closes de petite taille. Les clients seront donc pénalisés, mais uniquement dans la rue : une légitimation de facto de leur recours à la prostitution en maison close. Première motivation des autorités, contenter les riverains des quartiers de prostitution. Enfin, précisons que dans les pays qui appliquent une législation prohibitionniste (et qui poursuivent donc théoriquement clients, personnes prostituées et proxénètes), la pratique montre que ce sont encore et toujours les personnes prostituées qui sont les premières condamnées. |