imprimer l'article imprimer l'article

>> Murmures

La parole libérée de six anciennes esclaves sexuelles de l’armée japonaise.

Commençons par la dernière page du documentaire : un long travelling sur le buste nu d’une vieille femme, marqué par une large cicatrice. Image forte et point d’orgue de tous les "murmures" que le film nous donne à entendre. Car c’est autour du corps, abîmé, utilisé, que la parole tourne et se libère peu à peu, dans les larmes mais aussi dans le rire des chamailleries quotidiennes de six vieilles coréennes, partageant une maison communautaire à Séoul.

La caméra sait se faire discrète ou insistante et ose poser, sans délicatesse, les questions les plus précises. Et tout un passé occulté resurgit : enlevées ou attirées par des promesses d’emploi mensongères, ces jeunes filles, issues de familles pauvres, furent emmenées en Chine par l’armée japonaise d’occupation.

Enfermées dans des bordels-prisons, sous-alimentées, mutilées parfois pour "mieux servir", elles subissent les violences sexuelles et les coups des soldats japonais. Dès leur retour en Corée du Sud, après la défaite japonaise, ce fut la chape de silence imposée par la honte et un gouvernement surtout soucieux de "normaliser" ses rapports avec le prospère Japon.

Mariées, mères parfois, elles vécurent sans oser révéler à leur famille ce qu’elles avaient souffert, chacune persuadée qu’elle était la seule à avoir survécu. Jusqu’en 1991...

Cette année-là, Kim Hak-Soon, une des "grand-mères" du film (comme les appelle affectueusement la réalisatrice) déclara qu’elle avait été une "femme de réconfort". Le choc fut grand dans le pays, où le sujet n’avait jamais été évoqué aussi ouvertement et provoqua les aveux d’autres femmes... (163 à ce jour).

Aujourd’hui, elles luttent, aidées par des organisations féministes, et manifestent tous les mercredis devant l’Ambassade du Japon à Séoul, aux cris de : "Nous refusons un don en guise d’excuse".

Ce qu’elles réclament ? L’une d’entre elles le précise à la fin du film : "Le gouvernement japonais doit reconnaître ses torts, dire la vérité dans les livres d’histoire et ériger un monument à toutes les jeunes filles qui se sont suicidées". C’est en somme à un « devoir de mémoire » qu’elles revendiquent, quand la société et le gouvernement japonais ne demandent que l’oubli.

Le débat qui suivit, en présence de la réalisatrice, d’intellectuels coréens et français et d’un représentant du comité de soutien japonais à la projection du film, mit en évidence le contexte politique dans lequel s’inscrit leur revendication, peu connu des occidentaux.

L’extrême-droite nationaliste japonaise, soutenue par de nombreux députés de la Diète, par des groupes de presse puissants, veut éliminer des manuels scolaires la référence aux "femmes de réconfort", tache sur l’histoire du Japon. Elle nie la criminalité du phénomène en affirmant que la prostitution était volontaire et rémunérée et qu’elle faisait partie de la société japonaise de l’époque. Quant à l’État japonais, s’il admet - aujourd’hui - sa responsabilité, il veut "régler" le problème par un fonds subventionné par des dons privés, auquel il participe !

"L’argent de la pitié", comme le disent les "grand-mères", pour ensevelir à nouveau la mémoire !

Muriel Lhermé


(c) 2004 Mouvement du Nid - conception et réalisation Insite