Quelle est cette femme sans nom ? Chaque nuit, quelqu’un s’introduit dans sa chambre. Que fait-elle, pourquoi est-elle là ? Pourquoi le temps n’a-t-il plus d’importance ? Malaise impalpable. Égarement. Un homme existe dans la vie de cette femme. Qui est-il ? Pourquoi dit-il des choses comme "ça a toujours existé" ou "être payé a toujours eu plus d’attrait que payer" ? Pourquoi n’a-t-il pas de nom, lui qui se fait appeler "Monsieur" ?
Un moment, on n’a pas compris. Et puis le doute s’insinue. C’est une jeune fille "au visage lisse, blême et ovale, souvent immobile, comme recouvert de glace". Une jeune fille comme il y en a tant.
Dans l’étrange préambule du roman, l’auteur a juste évoqué une histoire qui "empoisonne toute l’Europe". Et le roman se dévide. Sans bruit.
Les mots se succèdent, détachés, lointains, comme un oeil de caméra enregistre les allées et venues dans un magasin. Le décor est réduit au minimum : une chambre, un hôtel anonyme comme en comptent toutes les grandes villes d’Europe. C’est le mode contenu qu’a choisi Frédéric Boyer pour conter l’anéantissement d’une jeune russe attirée par les tentations de l’Occident, trahie par son propre frère, vendue à un passeur pour finir, via Prague, prostituée à Vienne.
Un texte où n’affleure pas un cri, pas l’once d’une révolte. Juste l’opacité et l’étouffement. Et un dénouement en forme de tragédie. Une tragédie contée sur le même ton monocorde, avec la même "absence". Un trou noir dans une vie broyée.
Claudine Legardinier