Saïd Bouamama a choisi de concentrer son étude sur l’aspect qualitatif du phénomène et non sur son aspect quantitatif : il ne s’agit pas de déterminer si le recours de personnes immigrées à la prostitution est quantitativement important, mais simplement de remarquer que ce recours existe et qu’il est révélateur de difficultés sociales et personnelles qui dépassent le fait prostitutionnel en tant que tel [1].
Le premier objet de l’enquête a été l’approche des personnes prostituées issues de l’immigration, de leurs trajectoires et de leurs besoins. L’hypothèse générale était la suivante : la situation vécue par les personnes prostituées issues de l’immigration joue comme un miroir grossissant de la réalité vécue par l’ensemble des personnes ayant recours à la prostitution, toutes origines confondues. La catégorie fait fonction de révélateur d’une réalité plus ample.
Saïd Bouamama a tiré une seconde hypothèse : les perturbations des identités sociales de base d’un certain nombre de catégories sociales touchées par la crise destabilisent le processus de construction identitaire et peuvent ainsi ouvrir la brèche nécessaire à l’installation d’une trajectoire prostitutionnelle. Pour l’auteur, les éléments mis en évidence par cette enquête soulignent à la fois des processus connus par l’ensemble des personnes prostituées et des facteurs plus spécifiques. Ces derniers, estime le chercheur, ne sont pas en référence à une culture mais à l’insertion de l’individu dans un tissu communautaire.
Troisième hypothèse, les trajectoires prostitutionnelles révèlent les souffrances correspondant à un sentiment de honte du fait d’un décalage entre un « vouloir être », le désir d’affirmation de soi, et un « savoir être », la conformité aux attentes de la communauté, suscitant des passages à l’acte illégitimes pour le groupe familial.
Au coeur de la mécanique prostitutionnelle, la honte, plus forte et plus insupportable que la culpabilité parce que, comme le signale l’auteur, elle « laisse peu de place à l’idée d’un “rachat”. Tout se passe comme si nous étions en présence d’une dette non remboursable » [2].
Ainsi qu’y invite Saïd Bouamama, les intervenants du travail social doivent être formés aux enjeux des questions d’identité, de fidélité au modèle communautaire, de trahison de ce modèle, et de honte. En outre, la prévention pourrait s’appuyer sur des structures qui permettraient d’assurer et d’assumer la sortie de la communauté familiale sans avoir le sentiment de la trahir.
Enfin, le récit de la trajectoire qui a conduit à la prostitution a été vécu très positivement par les personnes qui s’y sont prêtées et qui ont ainsi manifesté le besoin d’un espace et d’un temps de relecture et d’interprétation de leur itinéraire personnel. Les lieux d’accueil devraient donc s’y prêter plus largement.
L’intérêt de cette réflexion sur les trajectoires prostitutionnelles et les processus migratoires, déborde de loin la question des rapports entre prostitution et immigration. Cette recherche nous invite à comprendre que la prostitution n’est pas un phénomène isolé, mais qu’elle s’insère dans un contexte des modèles sociaux plus englobants et que, par conséquent, elle ne trouvera de solution que par une action structurelle en profondeur.