Ten apparaît tout d’abord comme une gageure, un décor unique, l’intérieur d’une voiture, un fil directeur ténu, les déambulations de sa conductrice dans Téhéran et une succession de conversations avec ses passagers.
Ce parti-pris radical a le mérite de concentrer l’attention du spectateur sur l’essentiel : la condition féminine en Iran, aujourd’hui. En effet, hormis le fils de la conductrice, macho en herbe, ce sont des femmes qui se livrent devant la caméra, ou plutôt, une seule femme, à différents âges et dans différentes situations douloureuses : la fiancée abandonnée, l’épouse trahie, la divorcée culpabilisée par son fils...
Deux visages sont absents, ceux de la vieille femme pieuse et celui de la personne prostituée, car, selon le réalisateur, elles se livrent à des activités "très privées" qui, symboliquement, se refusent à l’image.
Privé de visage, le personnage existe néanmoins par sa voix, provocatrice, et par son discours "iconoclaste" : face à une condition féminine aliénante, elle affirme son refus de tout attachement et sa liberté affective.
Fruit de l’oppression qui étouffe les femmes de Téhéran, le discours de la personne prostituée fait ressentir la détresse et la confusion qui empoisonne leur vie de femme : "C’est un métier et je l’aime bien", "La prostitution, c’est donnant-donnant, comme dans le mariage".
Dans une histoire qui interroge avec subtilité les liens complexes entre hommes et femmes dans une société bloquée, la personne prostituée incarne, de toute évidence, pour le réalisateur, une certaine liberté.
Hélas, cette contre-vérité absolue renvoie le personnage à sa non-existence : elle n’est que le révélateur de l’aliénation des "femmes honnêtes". Dans le scénario, comme dans la société, elle est moins individu qu’"utilitaire" !
Muriel Lhermé