Faut-il aborder la question du profil psychologique, psychique, des personnes prostituées ? Le sujet est délicat.
En aucune façon, il ne s’agit de les affubler d’un " profil-type " qui n’existe pas.
L’entrée dans la prostitution est la conséquence de facteurs multiples, d’un enchevêtrement de raisons, certes personnelles, mais aussi -il est essentiel de le rappeler- sociales, tant la prostitution est non seulement tolérée mais organisée et encouragée par nos sociétés.
L’un des piliers de cette exploitation vivace est la détresse personnelle. L’acte prostitutionnel apparaît en effet comme un symptôme de souffrances profondes et une tentative de recherche de solution face à ces souffrances.
Les recherches, les interrogations dont il sera question dans ce dossier, rejoignent celles du Mouvement du Nid depuis sa création. Elles ne prétendent pas énoncer des vérités absolues mais jeter des pistes de réflexion sur l’itinéraire des personnes prostituées, qu’il ne s’agit pas de montrer du doigt ni de réduire à l’état de simples victimes.
Nous aborderons ici essentiellement la question sous l’angle des femmes prostituées. Non par oubli des hommes prostitués mais parce que leur situation, si elle présente des caractéristiques identiques, renvoie néanmoins à une problématique particulière.
Approches psychiatrique et psychologique
Là où le XIXe siècle ne voyait que pathologie mentale ou fatalité héréditaire, personnalités "dégénérées" ou "vicieuses", le XXe siècle a eu le mérite d’étendre la recherche au domaine psycho-social.
Un important travail a ainsi été effectué par des personnalités engagées dans le courant abolitionniste, par des associations créées dans les années 40 : l’Abri Dauphinois à Grenoble, la Bienvenuë et le Mouvement du Nid à Paris.
Rencontrant des femmes prostituées dans le milieu prostitutionnel, les accueillant, les accompagnant dans leur démarche de réinsertion, elles ont été conduites à l’étude et à la recherche, dans le contexte du développement des sciences humaines, avec le concours de spécialistes - psychologues, psychanalystes, travailleurs sociaux, médecins... -
Les études et les hypothèses qui en sont issues ont contribué aux changements survenus en 1960. Rappelons qu’à cette époque, la France ratifie son adhésion à la Convention Internationale du 2 décembre 1949. Modifiant sa législation, elle met l’accent sur la prévention et la réinsertion.
En 1965, le docteur Le Moal aborde la question des traumatismes affectifs et sexuels de l’enfance, les carences affectives et éducatives du père et de la mère.
Les mineures, qu’il rencontre au Centre d’Observation de Chevilly-Larue après décisions judiciaires, lui apparaissent surtout comme souffrant de frustrations graves, avec un grand besoin de sécurité, de valorisation, de plaisir. Le côté dépressif et l’auto-punition ne sont pas rares, conséquences des perturbations de l’affectivité.
A la même époque, l’analyste Anne-Marie Avril entreprend une recherche universitaire sur la prostitution féminine. Si elle montre bien qu’il n’existe pas de personnalité-type, elle retrouve chez toutes les femmes de son enquête une importante fragilité affective et une certaine immaturité. Selon elle, les traits dominants sont l’angoisse d’abandon, le rejet, les frustrations affectives intenses et les difficultés d’identification sexuelle.
Les pères ont presque toujours des images d’hommes très faibles et les mères -qui lui semblent particulièrement déterminantes- apparaissent comme dévorantes et très possessives ; les jeunes femmes se trouvant face à elles dans un rapport complexe où se mêlent la haine et une demande éperdue d’amour. Pour Anne-Marie Avril, il y aurait dans la prostitution, sorte d’exagération de l’image de la femme, une recherche d’identité, une quête du féminin. Elle aussi met l’accent sur les importants traumatismes de l’enfance, parmi lesquels le viol par le père ou son substitut.
L’argent, lui, semble avoir une valeur symbolique, censée permettre une revalorisation par rapport à des sentiments d’indignité et d’infériorité très forts. C’est également un moyen de faire payer aux hommes un dommage, de croire acquérir le pouvoir, le phallus. Par ailleurs, elle note que la dépression et le besoin d’excitations sont massifs. Toutes ces raisons incitent ces femmes à chercher une solution dans la prostitution, milieu qui, rappelle Anne-Marie Avril, les met aussi en danger.
Itinéraire personnel et dimension collective
Au-delà de l’approche individuelle, le Mouvement du Nid, dont l’expérience se fonde sur six décennies passées aux côtés des personnes prostituées, insiste sur l’approche globale du phénomène prostitutionnel.
Aussi tient-il à rappeler l’importance des rouages intermédiaires entre l’itinéraire personnel et l’institution sociale qu’est la prostitution.
Médiateurs de tout ordres et proxénètes sont des maillons essentiels du système. Les pressions peuvent être de différents ordres, provenir d’un individu ou d’un réseau organisé, utilisant aussi bien la violence et la menace que l’influence, le conditionnement affectif.
Proxénète et personne prostituée ne se rencontrent pas par hasard. Le premier a en général connu lui-même un parcours problématique, fait de carences et d’échecs, et cherche dans le "milieu" un lieu de valorisation et de pouvoir. La seconde établit avec lui des relations illusoires - est-il père, amant ou mari ? - destinées à combler un manque affectif.
A côté de la psychologie des personnes qui se prostituent, il faudrait également parler de psychologie du "milieu", de son emprise physique et affective. Le "milieu" représente en effet un pôle attirant en ce qu’il semble remplir une fonction de reconnaissance sociale et de revalorisation de soi. Lieu de suppléance, il renvoie à un lieu manquant, à quelque chose qui a profondément fait défaut.
Pseudo-sécurisant, pseudo-chaleureux, il fait office de famille, comme le montre d’ailleurs le choix d’un certain vocabulaire : mère maquerelle, fille de joie, "maison" close... Il attribue un nom, transmet un système de valeurs, un code de conduite, il propose des lois, un ordre à respecter.
La prostitution, une recherche de sens ?
Aujourd’hui encore, psychologues et psychanalystes s’interrogent sur les processus psychiques pouvant contribuer à l’entrée dans la prostitution. Ce que leurs travaux révèlent confirme plus que jamais le fait que l’on n’y entre pas par hasard.
L’acte prostitutionnel apparaît comme un symptôme mais aussi comme une recherche éperdue de sens, une tentative de solution à des conflits psychiques profonds.
Ce que les lieux communs interprètent comme une réponse instantanée à un besoin d’argent prend en réalité sa source jusque dans la petite enfance. Psychologue à l’Association nationale de réadaptation sociale (ANRS), Viviane Dubol, auteur d’un important travail de recherche, déduit de l’analyse des cas étudiés qu’"une hostilité très importante a existé, à la naissance, de la part de l’entourage familial."
Dans toutes les observations qu’il a pu faire au cours de trente années de participation aux activités de réinsertion de l’Amicale et du Mouvement du Nid, le psychiatre Pierre Safar conclut au "mauvais climat affectif" qui a entouré l’enfance des personnes, particulièrement au stade le plus précoce, en plus des carences au niveau moral (au sens large) et éducatif.
En 1992, lors d’un colloque organisé par l’Amicale du Nid, le psychanalyste Charles Melman affirmait : "Celles qui se prostituent sont celles qui n’ont pas été comme enfants symboliquement reconnues".
Selon lui, elles cherchent alors à "se faire reconnaître dans la réalité comme un objet de désir".
Tout se passe comme si, dans la prostitution, les jeunes femmes cherchaient un regard qu’elles n’avaient pas eu. Guy Maury, psychiatre, insistait lors du même colloque sur l’angoisse d’abandon, qu’il liait à des comportements de dépendance : à l’alcool, à la drogue, au proxénète.
La plupart des travaux soulignent par ailleurs la défaillance quasi générale de la fonction paternelle.
Ces éléments ne suffiraient toutefois pas à rendre compte d’un comportement qui touche de très près au corps et à la sexualité.
Pierre Safar est ainsi "frappé par le fait qu’il y a toujours dans l’histoire des personnes quelque chose de sexuel" ; "Il faut la conjonction de facteurs psycho-affectifs et sociaux, mais aussi une blessure du corps."
Viviane Dubol note également la forte concentration des événements sur le corps, la sexualité omniprésente. Une "effraction sexuelle" est à l’oeuvre.
Il peut s’agir d’événements réels comme des incestes, des abus sexuels ou de simples paroles ou attitudes relatives à la sexualité prononcées par des personnes incarnant l’autorité ; ces paroles et ces attitudes, souvent insultantes, agissent comme des messages, des ordres, qui pourront pousser l’enfant, beaucoup plus tard, vers la prostitution.
Le psychanalyste Olivier Douville insiste beaucoup sur le fait que les maltraitances sexuelles ne sont pas forcément des actes, mais qu’elles peuvent être aussi des mots ; par exemple, "un verbiage insultant sur les premiers émois du corps".
Des attitudes de l’entourage dénient à l’enfant une sexualité propre. Les traumatismes à caractère sexuel viennent s’ajouter aux autres, mort des proches, accidents, ruptures violentes, abandons...
De ces difficultés de mise en place de la sexualité, subsiste selon Viviane Dubol un doute sur l’identité sexuelle : "suis-je une femme ?"
Pour Guy Maury, la femme prostituée veut prouver sa séduction, elle engage un "véritable effort de représentation de la féminité, un effort de construction et de destruction de la femme, entre pulsion de vie et pulsion de mort."
La prostitution serait un lieu de recherche du masculin et du féminin, une expérience de la différence sexuelle. Olivier Douville estime quant à lui que les femmes prostituées "règlent des comptes avec le féminin plus qu’avec le masculin" et qu’"elles tiennent les hommes pour rien" ; tandis que Viviane Dubol aboutit à l’idée que le comportement ostentatoire de la prostitution est adressé à quelqu’un, un personnage féminin, bien souvent la mère.
Les carences précoces, les manques vécus dans l’enfance poussent la personne à une recherche de complétude. "Elle a quelque chose à combler", dit Pierre Safar.
"C’est ainsi qu’elle en vient à castrer le client, sur le plan de l’argent comme du plaisir, dans une castration qui n’aboutit jamais."
Viviane Dubol voit là une "volonté d’emprise sur l’autre" : "Autrefois victimes, elles deviennent agents d’une castration agie sur le client", position qui peut leur sembler de domination, même si elle est illusoire.
Ces tentatives d’explication du comportement prostitutionnel par l’itinéraire personnel ne doit pas faire oublier la dimension sociale du phénomène, largement relevée par tous les chercheurs. Parlant de l’"acte-symptôme" qu’est la prostitution, Viviane Dubol écrit : "Comme acte, il est rendu possible parce qu’une société autorise la pratique de la prostitution, organise son exploitation et fait écho à un type de fonctionnement chez ces sujets."
Ce sont là toutes nos représentations sociales qui sont en jeu, l’ensemble des mythes concernant la prostitution et toute une conception de la sexualité, une image des hommes et des femmes.
Les abus sexuels
À lire les recherches portant sur la population prostituée, les abus sexuels, viols et incestes subis dans l’enfance pourraient constituer une des raisons majeures qui contribuent à l’entrée dans la prostitution.
Dans ce domaine, on avance beaucoup de chiffres, plus ou moins fiables. Ainsi, une enquête menée à San Francisco en 1995 sur 130 personnes prostituées aboutissait à la conclusion que 55 à 90 % d’entre elles (pourcentage bien approximatif) avaient été victimes d’abus sexuels dans l’enfance. En France, on avance ici ou là des estimations allant de 40 à 80 %.
Pour Michel Dorais, sociologue québecois,"la prostitution est paradoxalement une façon de s’adapter aux traumatismes causés par les abus sexuels antérieurs." [1]
Selon ce sociologue, être traités en objets sexuels, c’est, pour certains "continuer de faire ce qu’ils ont appris lors d’agressions sexuelles subies."
Psychologue spécialisé dans les affaires d’agressions sexuelles, Christian Besnard insiste également sur le fait que l’agression sexuelle provoque une effraction de l’enveloppe corporelle et affective :
"Il y a à la fois un sentiment de honte, de culpabilité et de salissure. Si ce sentiment de culpabilité perdure, il peut créer la répétition, ce qui fait que le corps va être sali en permanence. C’est ce qui se passe par exemple dans la prostitution. Dans certains cas, les jeunes filles vont avoir l’impression de faire payer les hommes. En réalité, elles se déstructurent en pensant se venger. Elles payent le fait d’avoir été victimes."
Pour ce psychologue, "la violence subie se reproduit : soit en conduite active de destruction, soit en état de dépendance et de passivité. Seul l’argent, comme versant social de la prostitution, permet de faire croire à la prostituée qu’elle ne subit pas."
A l’appui de la thèse insistant sur le caractère déterminant des abus sexuels, il faut encore citer l’enquête de l’ANRS menée auprès de jeunes de 18 à 25 ans sur les facteurs de risque prostitutionnel (1996) et qui confirmait "l’influence des événements traumatiques et particulièrement des violences sexuelles."
Plus récemment, l’anthropologue Rose Dufour, dans son ouvrage Je vous salue. Le point zéro de la prostitution, met en évidence, à travers vingt biographies de personnes prostituées, la constance des violences sexuelles qui appararaît dans chaque parcours.
En revanche, Olivier Douville, psychanalyste et membre du Groupe de Recherche Altaïr, estime que l’abus sexuel est un peu la tarte à la crème de notre époque en matière d’explication à la prostitution. Pour lui, "les abus sexuels n’ont pas vraiment été repérés".
Mais il souligne que les formes de maltraitance peuvent prendre des formes multiples et conclut : "Quelqu’un qui aura été bien traité dans sa sexualité ne deviendra pas prostitué."