Ces étapes de vies sont tranchées dans le vif, comme le traduisent les images mouvementées qui cernent de près les visages et les gestes. La construction est fluide, évocatrice d’évasion. Elles sont deux héroïnes : la plus âgée, Rebeh, et la benjamine Fedha ; en demi-teinte, leur "oncle" Omrane, l’aîné, est abîmé par l’acceptation d’un sort qu’il a perpétré, en accompagnant, une fois adulte, d’autres enfants en esclavage.
Malgré les violences : viols, coups, menace de prostitution, on est face à un tourbillon grisant de sensations de libertés. Comme celles que dérobe la petite Fedha à sa condition de bonne pour reprendre possession d’elle-même : se couvrant les bras et le visage de cette argile avec laquelle elle a appris à faire des poupées pour touristes. Ces poupées qui semblent être la seule industrie d’un village de boue, entr’aperçu au début du film avant le départ pour Tunis. Un lieu où seuls des braseros sommaires, sans rien de folkloriques, révoltants de misère, apportaient un peu de lumière.
Fedha chante et danse la chanson d’un oiseau qui s’échappe, après s’être cognée aux murs de faïence luxueuse. Et c’est comme si, gavée du vent poussiéreux de son village natal, par ses gestes, elle détenait le pouvoir d’en faire un espace de liberté.
Portrait, enfin, d’une population tunisienne subissant l’injustice de la misère, la morgue des puissants :
"_Vous nous avez traités comme des chiens !
_Vous vous comportiez comme des chiens.", répond son ancien maître à Omrane venu lui demander des comptes. Comment ne pas penser, en cette période d’élection présidentielle truquée, que ces paroles sont un appel à la résistance ?
Anne Dantec