« Le clientélisme est un résultat social et non une tare individuelle qu’il suffirait de "soigner" ou de "réprimer". A moins d’adopter une posture de l’impuissance, force est d’interroger l’ensemble des mécanismes sociaux producteurs d’une inégalité entre les sexes et par ce biais du clientélisme. »
Saïd Bouamama, L’homme en question, p. 141
Sommaire
1. Les axes de prévention
1.1. Ambiguïtés
1.2. Vision essentialiste de la sexualité masculine, irresponsabilité du client
1.3. Les autres idées reçues
1.4. L’apartheid sexuel perdure
2. Les modalités de la prévention
2.1. Désamorcer une certaine image de la sexualité masculine
2.2. La responsabilisation des clients
2.3. Favoriser la prise de parole des hommes
2.4. Il existe un espace pour développer un message positif
2.5. L’éducation à la sexualité
Focus
> La première enquête d’envergure sur le sujet en France, l’une des premières en Europe
> Combien de clients en France ?
> L’opinion publique en avance sur la classe politique
Les autres travaux du Mouvement du Nid sur le comportement de client
> Les télécharger en format PDF
1. Les axes de prévention
1.1. Ambiguïtés
Ce qui frappe à la lecture des résultats de l’enquête, c’est la profonde ambiguïté de l’opinion publique. Celle-ci est en effet bien consciente du caractère négatif du système prostitutionnel, même si c’est à partir d’une connaissance imprécise entachée - encore ! - de nombreuses idées reçues. Les répondants sont quasi unanimes à considérer que l’argent ne profite pas prioritairement à la personne prostituée ; 4 clients sur 5 sont du même avis. Le client est « exploiteur » pour la moitié des répondants, et nous nous rappelons qu’une enquête de la SOFRES, en 2000, avait montrée que la pauvreté et la toxicomanie sont pour l’opinion les causes principales de la prostitution (même si les causes réelles sont plus complexes). Le fait d’être client est clairement perçu comme contradictoire avec le respect d’autrui et de soi, et avec la dignité humaine. Les réponses spontanées au questionnaire confirment cette vision plutôt sombre de la prostitution.
Pourtant, ce qui ressort aussi de l’étude est une grande compréhension à l’égard du client, et une certaine résignation par rapport à la prostitution. Beaucoup de répondants ne comprennent pas la nécessité d’inciter les clients à changer d’attitude, ou bien ne pensent pas que cela soit possible. L’enquête de la SOFRES avait déjà pointé que la moitié des français ne pensent pas qu’il soit réellement possible de faire reculer la prostitution.
Il en résulte qu’informer sur le vécu des personnes prostituées est certainement utile, mais n’est pas un axe prioritaire pour changer la vision commune sur le clientélisme, ni pour la prévention de l’entrée des clients dans la prostitution. Il est vrai que l’existence d’informations sur la nature des réseaux de traite, pas exemple, n’a jamais incité les clients à remettre en cause leur comportement. L’opinion publique elle-même semble suivre la même inclination.
Nous retrouvons donc, en 2004, la perception incroyablement archaïque de la prostitution comme mal nécessaire. De plus, la scission entre les conséquences négatives de la prostitution d’une part, et le client vu comme non responsable de ces conséquences d’autre part, imprègne encore les esprits. Ces deux convictions courent tout le long des réponses au questionnaires, et apparaissent comme des points de fixation majeurs, bloquant toute évolution en profondeur de l’opinion. Il nous faut donc les questionner en priorité.
[revenir au sommaire]
1.2. Vision essentialiste de la sexualité masculine, irresponsabilité du client
Les réponses à la question « Qu’est-ce qu’un client » ont le mérite d’être clair : dans leur immense majorité, les répondants considèrent que le client est mû par des besoins sexuels irrépressibles (un obsédé, quelqu’un qui a vraiment besoin de ça, qui est en manque de femme) ou par la frustration (en ménage, ou lié à l’isolement familial, ou encore à des complexes physiques). Les autres réponses dressent une image plutôt négative du client, mais une proportion non négligeable des réponses le réintègre dans une certaine normalité positive.
7 réponses sur 10 sont donc liées à une conception naturaliste de la sexualité, et notamment à la vision d’un homme (rarement d’une femme) incapable de résister à ses pulsions, devant impérativement trouver un remède à sa frustration - en l’occurrence dans la prostitution. Les femmes, ici, rejoignent largement les hommes sur l’idée que la prostitution est une nécessité pour les hommes, et que les tentatives d’évolution du comportement sexuel sont à peu près condamnées à l’échec (cette affirmation sera nuancée par la suite).
Nous n’insisterons pas ici sur le fait que la prétendue irrépressibilité des pulsions n’a jamais été prouvée, qu’au contraire elle est contradictoire avec la notion de désir, qui fonde une partie de notre humanité ; que la sexualité humaine est socialement construite, et que les formes qu’elle prend dépendent en grande partie de l’environnement social ; que cette idée de besoins sexuels irrépressibles justifiait il y a peu les viols.
L’important ici est que ces réponses démontrent la prégnance de cette idée reçue dans la population, et de ses conséquences logiques : la compréhension à l’égard du client, simplement dépassé par ses pulsions ; la crainte de ce qu’il adviendrait si ces pulsions ne trouvaient pas d’exutoire ; la résignation devant les aspects négatifs de la prostitution pour les principaux intéressés, et devant l’existence même de la prostitution ; la préférence nette pour une solution (la maison close) qui organise cette institution si utile à la société tout en masquant ses désagréments.
Nous comprenons mieux l’irresponsabilité dont bénéficie le client. Les réponses dénotant compréhension, indifférence ou encore résignation devant son comportement sont ainsi trois fois plus nombreuses que celles tendant à le condamner. On voit là la force de la normativité actuelle, qui permet une incohérence totale entre la conscience assez partagée des conséquences de la prostitution, et l’acceptation tacite ou formelle du comportement des clients.
Quand au rôle du comportement de domination au sein du processus du devenir-client, il est manifestement sous-estimée par les répondants (1 sur 5 en font mention, dont 1 client sur 10) si l’on se réfère aux entretiens coordonnés par Saïd Bouamama, dans lesquels ce comportement apparaît de façon transversale [placer lien vers le dossier]. La chosification, voir la négation d’autrui que cette recherche de domination entraîne restent donc à interroger, ainsi que leurs conséquences directes.
[revenir au sommaire]
1.3. Les autres idées reçues
Cependant l’idée de « besoins sexuels » n’est pas la seule conception erronée qui entoure la prostitution. L’enquête d’opinion en aborde un certain nombre.
Certaines sont directement invalidées par les résultats de l’enquête. L’idée de clients majoritairement célibataires ou isolés, cherchant dans la prostitution une présence féminine inaccessible autrement, est ainsi mise à mal : seuls un tiers des clients sont célibataires, 57 % ont des enfants. L’analyse des profils des clients montre également qu’ils ne souffrent pas particulièrement d’inadaptation sociale, contrairement à ce que pense 1 répondant sur 5. De même, les femmes n’apparaissent pas beaucoup plus détachées que les hommes des conceptions naturalistes de la sexualité : les messages de prévention ne devront donc pas les négliger.
L’enracinement d’autres clichés est confirmé. C’est ainsi que le fait d’être client n’est pas perçu comme un fait social mais comme un aspect de la vie privée, et que le client n’est pas perçu comme partie active d’un système largement méconnu par ailleurs. La distinction entre prostitution libre et prostitution forcée revient fréquemment dans les réponses spontanées, et la confusion entre prostitution et liberté de disposer de son corps est fréquente. L’idée que la prostitution évite les viols semble encore très largement répandue.
Les répondants plébiscitent des solutions qui ont pourtant largement fait la preuve de leur inefficacité dans le passé. En premier lieu, bien sûr, la réouverture des maisons closes. Puis l’idée que la lutte contre le seul proxénétisme suffirait à faire reculer la prostitution - montrant à la fois l’ignorance du rôle du client, et la méconnaissance des facteurs d’entrée dans la prostitution.
[revenir au sommaire]
1.4. L’apartheid sexuel perdure
Au delà de ces conceptions archaïques qui continuent à modeler les comportements, on note le besoin d’un réel dialogue entre les sexes. Les anciens clients, qui allient la connaissance de la démarche de client à un certain recul par rapport à celle-ci, sont ainsi 1 sur 3 à penser que la « peur des femmes » y joue un rôle. Pour diminuer le nombre de clients, 1 répondant sur trois, et près de la moitié des anciens clients, proposent d’éduquer à l’égalité entre les sexes. Les réponses massives des clients sur le « manque de femmes » et la « frustration en ménage » comme facteurs d’explication du clientélisme, alors que les deux tiers d’entre eux ne sont pas célibataires, rendent perplexes sur la qualité des échanges et du dialogue entre partenaires.
Le rapport de Saïd Bouamama apporte, là aussi, des éléments de réflexion. Ce que décrivent une majorité de clients est un cloisonnement entre les sexes au moment de l’adolescence, lié pour les plus anciens aux tabous sexuels, et pour les plus jeunes à un mode particulier de socialisation masculine basé sur la séparation d’avec les femmes. Cette dernière remarque conduit à s’interroger sur la réalité des espaces communs aux deux sexes (juxtaposition plus que réelle mixité) malgré l’apparente libéralisation des mœurs.
Il faut noter que l’absence de discours familial sur la sexualité est une réalité pour plus de 70 % des clients interrogés, y compris les plus jeunes ; le tabou familial reste donc une réalité, alors que l’éducation à la sexualité n’est toujours pas réellement pris en charge dans d’autres espaces de socialisation, tel que l’école. Saïd Bouamama décrit ainsi « le clientélisme d’une partie non négligeable des personnes rencontrées comme une pathologie de la relation en général et de la relation à l’autre sexe en particulier. »
[revenir au sommaire]
2. Les modalités de la prévention
La lecture de l’enquête d’opinion apporte ainsi un certain nombres d’éléments de réflexion sur les actions de prévention qui peuvent être menées. Nous notons ici pour mémoire les plus évidentes, mais la réflexion devra être autrement approfondie.
2.1. Désamorcer une image de la sexualité masculine qui favorise l’irresponsabilité des clients et la résignation devant la prostitution est, nous l’avons vu, prioritaire à toute autre action. Les arguments ne manquent pas pour en démontrer l’absurdité : ils faut les diffuser massivement.
Les autres idées reçues pointées par l’enquête constituent autant de points de blocages pour l’évolution des mentalités. Il est donc impératif de déterminer quels en sont les principaux - en assez petit nombre -, puis d’y apporter des réponses précises et concises, et de diffuser ces réponses par tous les moyens disponibles - campagnes, éducation, médias, etc.
[revenir au sommaire]
2.2. La responsabilisation des clients vis-à-vis des conséquences du comportement de client doit être menée de front. Etre client n’est en effet pas anodin mais entretien un système d’exploitation d’autrui, tout en favorisant la reproduction de rapports d’inégalités, notamment entre les hommes et les femmes. Cela aussi doit être expliqué et diffusé.
Au-delà des messages de responsabilisation, une importante minorité se prononce en faveur de la pénalisation du fait d’être client : 1 répondant sur 3 (dont 1 ancien client sur 5) ; les répondants sont cependant moins nombreux à considérer cette mesure comme efficace pour réduire le nombre de clients : 1 sur 5 (moins d’1 sur 6 pour les anciens clients). On peut effectivement penser que la pénalisation a l’avantage de pointer clairement la responsabilité du client au sein du système prostitutionnel. On peut aussi craindre que, par phénomène de rejet, cette mesure ne soit contre-productive pour le désamorçage des idées reçues. On constate à ce sujet que la Suède n’a mis en œuvre cette mesure qu’après plusieurs décennies d’une éducation à la sexualité et au respect entre les sexes autrement consistante que celle dispensée en France. Il est exact, d’autre part, qu’une loi peut entraîner une évolution positive des mentalités : que l’on pense aux lois concernant l’IVG ou le PACS. Mais ces dernières sont des lois qui ont ouvert de nouvelles possibilités aux personnes concernées, tandis que la pénalisation du fait d’être client est une loi répressive, qui ne peut être efficace qu’en présence d’un relatif consensus social sur l’objectif qu’elle poursuit. Or, à l’évidence, un tel consensus n’existe pas actuellement en France ; la lecture de l’enquête d’opinion le confirme amplement. En somme, si cette pénalisation peut être une mesure d’accompagnement à long terme, elle ne nous semble pas prioritaire pour l’instant, et son instauration pourrait même être contre-productive - sans même parler des effets négatifs pour les personnes actuellement prostituées.
[revenir au sommaire]
2.3. Au-delà des campagnes d’information et de prévention, il est nécessaire de favoriser la prise de parole des hommes eux-mêmes, clients ou non. A ce sujet, Sven-Axel Månsson se demande : « Existe-t-il un nombre suffisant d’hommes qui sont prêts à s’engager pour contrer les politiques sexistes et remettre en question les croyances sur la différence des sexes, l’idée de "besoins" sexuels masculins, et le stigma qui pèse sur la sexualité "dévoreuse" féminine ? ». Ces questions concernent au premier chef la sexualité masculine, et seuls les hommes sont en mesure d’y répondre.
D’autant qu’il existe un espace réel pour la prise de parole des hommes, en particulier dans le cadre d’un processus de prévention et de sortie de la démarche de client. Pour 2 clients sur 5, le client vient par « manque d’amour » ; pour 1 client sur 6 par besoin d’être écouté ; pour la même proportion, par désespoir : les motivations du devenir-client dépassent donc largement le cadre de la sexualité. De même, la vision qu’ont les clients de l’acte prostitutionnel (la passe) est plus négative que celle de l’ensemble des répondants : ils le voient moins souvent comme un acte satisfaisant ou valorisant, plus souvent comme un acte décevant. Les anciens clients sont encore plus négatifs. On comprend que la moitié des clients n’envisagent pas de le rester.
Sur le plan de la modalité de cette prise de parole des clients, l’enquête donne quelques pistes : 2 clients sur 5 sont prêts à aider un client de leur entourage à changer d’attitude, et 3 clients sur 10 pensent qu’une façon de réduire le nombre de clients est de proposer aux clients un accompagnement. Sven-Axel Månsson rapporte qu’une assistance sociale en direction des clients, mise en œuvre en Suède depuis quelques années, donne de bons résultats ; on peut aussi imaginer la mise en place de groupes de parole, ou diffuser les témoignages des anciens clients. Quoi qu’il en soit, à côté d’une politique de remise en cause du fait d’être client et des préjugés qui le légitiment, une valorisation de la parole des hommes qui décident de sortir d’un certain mode de fonctionnement peut avoir un effet d’accompagnement très positif.
[revenir au sommaire]
2.4. En effet, la lecture de l’enquête d’opinion montre que la prostitution est, paradoxalement, vu comme une mauvaise réponse à un besoin : malgré toute la compréhension dont est entouré le client, 3 répondants sur 5 sont prêts à aider une personne de leur entourage à ne plus l’être. Au delà de la remise en cause du « besoin », il existe donc un espace pour développer un message positif, pour affirmer qu’il est concrètement possible et souhaitable de vivre sans prostitution, et pour promouvoir des actions de prévention auprès du public.
[revenir au sommaire]
2.5. Nous avons vu qu’un net besoin d’éducation à la sexualité transparaît dans les réponses à l’enquête d’opinion, tout comme dans le travail sur le devenir-client. Or, comme le montre très clairement le travail de Saïd Bouamama, la famille ne semble pas être un cadre adapté pour garantir cette éducation, du fait de la persistance de tabous sexuels. Il importe donc de mener campagne pour la mise en place d’une véritable éducation à la sexualité tout au long de la scolarité, et d’utiliser notre expérience de prévention auprès des structures scolaires afin de formuler des proposition en ce sens.
[revenir au sommaire]
Focus
> La première enquête d’envergure sur le sujet en France, l’une des premières en Europe
150.000 questionnaires anonymes ont été distribués sur une période de plus d’un an par les délégations du Mouvement, 13.000 retournés, 6.000 ont pu être traités. Les réponses de 288 clients ont pu être analysées. Le nombre de réponses et la prise en compte d’éventuels biais dans la répartition des répondants garantissent la qualité statistique des résultats obtenus.
[revenir au sommaire]
> Combien de clients en France ?
12,7 % des hommes et 0,6 % des femmes ont été ou sont clients de la prostitution. Ces chiffres sont cohérents avec les chiffres précédemment disponibles (16 %, SOFRES, 2000).
22,5 % des hommes et 1,5 % des femmes sont concernés par le recours à la prostitution, soit qu’ils ont été ou sont clients, soit qu’ils envisagent de le devenir.
[revenir au sommaire]
> L’opinion publique en avance sur la classe politique
34,5 % des répondants demandent la répression du fait d’être client. Mais seulement 7 % veulent que les personnes prostituées soient punies. Une prise de conscience qui ne semble pas avoir atteint la classe politique...