Mouvement du Nid

Noëlle en 1986, Noëlle en 1996

"Tous ces récits, c’était la matière première de l’album..."
Claude Derib

Les clients en question. Enquête d'opinion publique. {PDF}

Noëlle en 1986

Il n’y a jamais eu d’amour à la maison. Mon père est parti du jour au lendemain. Seule, ma mère s’est aggripée à moi. Après, quand elle a eu quelqu’un, j’étais de trop. Un jour, elle m’a jeté à la figure qu’elle ne m’avait jamais désirée et que mon père n’était pas mon père. Peu de temps après, elle m’a jetée dehors avec 3,80 francs en poche. J’avais 17 ans et j’étais un petit poussin...”

À l’époque, Noëlle venait de trouver du travail dans une cafétaria. Mineure, mal informée, engagée au noir, elle découvre qu’elle ne peut pas toucher son premier chèque. Sans compte en banque, non déclarée (et en butte, en passant, aux avances de son patron), elle se confie à de nouveaux amis avec qui elle sort le soir. Deux jeunes gens, dont l’un lui plaît particulièrement, accompagnés d’une femme plus âgée. Lui, généreux, lui offre le gîte et le couvert, et la sort la nuit, dans les bars. La femme, de son côté, prend Noëlle en affection.

Elle avait l’âge d’être ma mère et m’a prise sous sa coupe. Un jour, elle m’a emmenée rue Saint-Denis où elle avait un studio. Je n’avais pas un sou et elle m’a proposé de me faire 150 francs rien qu’en montrant mes seins. Je n’ai pas trouvé ça bien méchant. Mais j’étais troublée. Je commençais à imaginer qu’on pouvait gagner beaucoup et facilement..."

Le jeune homme, de son côté, entretient l’idée qu’il existe des moyens de se faire beaucoup d’argent sans s’échiner 14 heures par jour dans une cafétéria.

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L’Homme en question. Le processus du devenir-client de la prostitution.
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Un jour, il m’a donné le montant du loyer d’un studio, rue Saint-Denis. Je me suis jetée à l’eau, en pensant que je mettrais rapidement une bonne somme de côté pour faire autre chose. Et j’ai commencé à travailler, à dix heures du soir, après l’heure où passent les flics.

Je me souviendrais toute ma vie de mon premier client. C’est une chose qu’on n’oublie jamais. Très vite, je me suis fait beaucoup d’argent. J’en donnais la moitié à mon « protecteur ». Ca ne me choquait pas. Il disait que c’était normal, qu’il était là pour me défendre si j’avais des ennuis avec un client...

Me défendre ! Quand je travaillais la nuit, rue Saint-Denis, j’étais également obligée de payer un videur pour monter la garde sur mon palier. C’était lui qui pouvait intervenir, pas le proxénète. Et quand on se prostitue, c’est quand on travaille que c’est dangereux...

Pourtant, pas moyen de se passer de son proxénète. D’abord, parce que c’est toujours un fin psychologue. Ensuite, parce qu’on dépend de lui pour la vie quotidienne.
Pendant ma prostitution, j’ai longtemps vécu à l’hôtel, j’avais envie d’un appartement. Il n’y avait que lui pour m’en trouver un. Sans bulletin de paie, comment voulez-vous faire ? Il a donc tout arrangé. Tellement bien, que j’étais au fond d’une cour, avec son frère d’un côté, son cousin de l’autre. J’étais bien surveillée...

Pourtant, aujourd’hui, ce qui hante le plus Noëlle, c’est le souvenir qu’elle garde des clients. Que viennent t-ils chercher ?

De l’amour, il n’y en a pas. Il n’y a que le fric !
Qu’est-ce que c’est, pour eux, une prostituée ? C’est leur fierté masculine, c’est du cinéma, du frisson ? Le sexe pour un homme, c’est un moyen facile de s’affirmer. C’est fou, tout ceux qui viennent ! Des personnalités, des gens de tous les âges, de toutes les conditions... Je n’ai jamais pu m’habituer aux fantasmes des hommes. J’ai l’impression que 85% sont des pervers. Personne ne peut imaginer. Un jour, j’ai même vu une famille m’amener le fils de quinze ans. C’était une tradition...

“La peur, il faut vivre avec, constamment. La violence aussi est terrible, même entre les filles, parfois. On ne raconte jamais sa vie, à qui que ce soit, on ne dit jamais son vrai nom ... Il y avait un client qui me payait avec de la coke. J’ai commencé à en prendre. Après, je me défonçais tous les soirs. Sans ça, je n’aurais jamais pu y retourner, jamais !

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Le questionnaire "Les clients en question"
Plus de 13000 questionnaires ont été retournés au Mouvement du Nid.

J’allais de plus en plus mal, je ne mangeais plus. Un jour, j’ai eu envie d’un chien. Je le raconte parce que c’est important pour la suite. Un petit dobermann, 3700 francs en liquide... La première nuit, mon « ami » a voulu me le prendre pendant que j’allais travailler.
Je ne sais pas ce qui s’est passé.
Moi, qui n’avais plus rien à défendre, même pas ma personnalité ni mon propre corps, j’ai eu un sursaut. M’enlever ce petit chien, c’était ce qui me restait de ma vie...

J’avais l’adresse du Mouvement du Nid, j’ai passé un coup de fil, et tout s’est enclenché. Quelqu’un est venu chercher mes affaires, m’a dit que je pouvais tout arrêter. Maintenant je peux avouer que j’ai dit oui sur le coup pour lui faire plaisir. Je n’étais même plus en état de quitter la prostitution pour moi-même.

Noëlle en 1996

“Noëlle” a trente ans. Pour Derib, elle a accepté de faire un retour sur le passé et d’inspirer le scénario de Pour toi Sandra.

Lorsqu’elle se revoit à 17 ans, à l’âge où elle a connu la prostitution, Noëlle a le sentiment de se voir en négatif : La vie était terminée. J’étais vieille, tout était vieux en moi...

“Sandra, c’était moi il y a 13 ans. Doris, c’est moi aujourd’hui. La BD m’a fait des flashs... je me retrouve complètement. Me confier à Claude a été un gros travail à l’intérieur de moi-même. Parfois ses questions étaient comme des claques. Je devenais presque mauvaise, ou j’étais obligée de partir... Mais je n’ai eu aucun tabou et je lui ai fait une confiance totale. L’échange a été extraordinaire. C’est lui qui m’a permis de fermer mes dernières plaies.

Avant de rencontrer Derib, j’avais déjà « rangé les tiroirs » dans ma tête. Mais en parlant, en retournant sur les traces du passé, j’ai retrouvé... des objets oubliés dans les coins. Ce travail a été pour moi le dernier acte. J’ai enfin pardonné aux hommes.

Ce qu’elle apprécie dans "Pour toi Sandra", c’est l’absence de voyeurisme.

Dans l’ensemble, les hommes à qui l’on avoue s’être prostituée sont très voyeurs. Ils questionnent, ils sont curieux, il y a une fascination. Claude a évité ce piège. J’aime le personnage de Sandra. Paumée, influençable... elle a besoin d’une mère. Elle est jeune, elle n’a pas envie d’une vie conditionnée. Alors l’amour prend le dessus. Quand on a une telle soif d’amour, on est si fragile, qu’on tombe dans ce tas d’embrouilles. Au fond, il y a toujours les mêmes raisons à la prostitution. C’est comme deux et deux font quatre.”

Son regret ?

Que n’apparaissent pas davantage la violence de la prostitution. Tous ces mecs, c’est d’une violence monstrueuse ! La violence est partout : dans l’acte, dans la peur...

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