Madame Claude, donc, a passé le plus clair de son existence à modeler ses "filles" ("mes filles" est son expression favorite, aux accents très propriétaires) afin de les adapter, au besoin par la chirurgie esthétique, au goût de ces messieurs, puis à les monnayer bon prix pour le plaisir du guerrier. Se conformer entièrement aux desiderata de l’homme, surtout s’il a les poches pleines, est pour madame Claude "un art".
Prostitution ? Vous n’y pensez pas ! Il ne s’agit chez madame Claude que d’un "charmant hobby". D’ailleurs, elle est formelle : "iI y avait autant de rapport entre mon réseau et la prostitution ordinaire qu’entre la mercerie de quartier et Yves Saint Laurent". C’est simple, madame Claude a "réinventé le plus vieux métier du monde" ; c’est elle qui le dit.
Soucieuse de perfection (acquise lors de ses études chez les Visitandines), elle a toujours travaillé avec le "respect de l’ouvrage bien fait" et vante la prostitution dans son réseau comme une forme de dépassement de soi. Chez elle, bien entendu, pas l’ombre d’un pervers ; juste des garçons charmants et drôles qui deviennent d’excellents "amis" et des entrevues "raffinées" auxquelles les filles se rendent "avec un plaisir évident". Le paradis terrestre, couronné une fois sur deux par un mariage somptueux ou la célébrité, madame Claude étant à tu et à toi avec les grands de ce monde...
On ne sait s’il faut en rire ou en pleurer. Tant d’esprit petit-bourgeois, tant de fascination puérile pour les Rolls, les bijoux, les rois et les milliardaires, laisse pantois. Une vie ne vaut d’être vécue qu’affichée au bras d’un prince ; pour une femme, point de salut hors de l’argent et la séduction. Exister par soi-même ? Madame Claude a trop de mépris (déguisé en maternante gentillesse) pour "ses filles" pour imaginer une seconde qu’elles en soient capables.
Tout l’ouvrage baigne dans l’euphémisme et les beaux sentiments, jusqu’à la mièvrerie - madame Claude chantant au pied du sapin de Noël avec ses filles fait carrément rire. Naturellement, pas un mot sur les sommes faramineuses qu’elle a brassées par ce commerce de jeunes femmes. Sans doute ces considérations seraient-elles vulgaires. Ce qu’elle espère naïvement, c’est faire baver d’envie son lecteur. Entreprise manquée en ce qui nous concerne...
Claudine Legardinier