Émergeant de la sphère privée où elles sont restées confinées des siècles durant, les questions touchant à la sexualité sont passées ces dernières années au champ du politique.
C’est sur cette réalité nouvelle que la journaliste Clarisse Fabre (Le Monde), interroge dans ce livre le sociologue Éric Fassin. Débats autour du Pacs et de la parité, du harcèlement et de la violence sexuelle, de la prostitution et de la pornographie montrent que l’ordre sexuel a cessé d’être inscrit dans la "nature" des choses. Selon Eric Fassin, cette remise en cause, et les débats qui l’accompagnent, se jouent autour des conceptions que chacun se fait de la liberté et de l’égalité.
Un chapitre est naturellement consacré à l’actualité du débat sur la prostitution. Eric Fassin, qui souligne l’opposition entre "gauche libertaire", qui ne veut connaître que des individus libres, et "gauche morale", qui prétend civiliser la pulsion sexuelle, relève à juste titre les incohérences des discours de certaines intellectuelles, désireuses à tout prix de maintenir la sexualité dans la sphère privée et donc de refuser toute critique des mécanismes sociaux de la domination masculine : la juriste Marcella Iacub, qui fustige le fait que la gauche féministe aurait en matière de prostitution renoncé au critère du consentement, pierre d’angle de la libération sexuelle, n’hésite pas à rejeter le même critère lorsqu’il s’agit de harcèlement. Elisabeth Badinter, pressée de considérer la prostituée comme une femme libre et émancipée, refuse le même honneur à la femme voilée, qu’elle considère comme aliénée...
En retraçant les grandes lignes du débat intellectuel sur abolitionnisme et réglementarisme, Éric Fassin l’accuse d’être en complet décalage avec les réalités politiques françaises, notamment avec la loi Sarkozy. On peut lui opposer qu’il serait plutôt en avance sur le débat politique à l’heure où l’Europe des bordels "aseptisés" avance dans l’indifférence générale. On peut aussi s’étonner que le sociologue évoque une prostitution qui "ne présente plus les dessous affriolants d’hier". Comme si la prostitution d’hier avait jamais été "affriolante"...
En revanche, on ne peut que souscrire à son analyse selon laquelle ce qui rend les esclaves désirables, c’est précisément leur état d’esclavage. Selon lui, la prostitution est "le refuge des frustrations modernes de la domination masculine" ; "non plus la soupape de la répression sexuelle, comme avec le mariage victorien, mais la compensation de l’égalité entre les sexes, selon le modèle des couples modernes".
Claudine Legardinier