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Maroc


Les yeux secs

Drame de Narjiss Nejjar, 2003.



La réalisatrice, Narjiss Nejjar, part d’un constat juste : ces jeunes femmes sont victimes du regard qu’elles portent sur elles-mêmes au moins autant que de celui des autres.


Autour d’un village de prostituées au Maroc, l’idée d’une renaissance possible pour celles qui sont stigmatisées au point de s’autodétruire. À la fermeture de sa prison, une femme d’âge mûr se retrouve partagée entre le goût de la liberté retrouvée et l’humiliation que lui vaut son ancienne activité de prostituée.

Avec le soutien d’un de ses anciens geôliers devenu conducteur de car, elle retourne dans son village berbère, un village dont la particularité est d’être uniquement habité par des femmes prostituées. À son départ en prison, elle y a laissé derrière elle une petite fille de dix-huit mois devenue, vingt-cinq ans plus tard, une jeune femme dure et autoritaire, Hala.

Avec ses choix radicaux, Hala semble parfois être une sorte d’ange noir. Elle contraint ses compagnes à abandonner leurs enfants à la naissance pour qu’ils ne soient pas marqués par la prostitution de leurs mères. L’arrivée de l’ex-geôlier orphelin et de l’ex-prisonnière, chacun s’appuyant sur l’autre dans un symbole de réconciliation des deux sexes, va ouvrir de nouveaux possibles.

La mère propose l’apprentissage du tissage auprès des anciennes, renouant un lien inter-générationnel et valorisant l’héritage culturel. L’homme apparaît comme un être différent des clients. Qui aide, aime, se blesse aux griffes des autres.

Ce film désarçonne par son parti pris de lyrisme, de beauté, son envie de nous atteindre par l’émotion, plutôt que par un réalisme cru. Pari réussi même si la démonstration manque parfois de force dans ses élans, les mouvements les plus intenses étant ceux qui se dessinent le plus doucement, prennent le temps de s’installer : comme l’évolution des sentiments de Hala abandonnant peu à peu sa colère envers cette étrangère qu’elle finit par deviner être sa mère et cet homme qu’elle commence à aimer.

Les couleurs sont belles, pour le pire et le meilleur. Robes enjouées, choisies belles pour les clients, foulards rouges de la honte, qui représentent les voiles des vierges et sont attachés au bout de piques quand, nubiles, elles sont déflorées. La réalisatrice, Narjiss Nejjar, part d’un constat juste : ces jeunes femmes sont victimes du regard qu’elles portent sur elles-mêmes au moins autant que de celui des autres. Son film montre la naissance d’un autre regard, qui permet aux plus stigmatisées de retrouver l’espoir d’être reliées au monde. Le symbole n’en est-il pas cette route dont une femme demande la réparation pour, dit-elle, "que dans notre tête, même si on ne part pas, la route soit ouverte" ?

Anne Dantec


Prostitution & Société n°145 / avril - juin 2004.


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