Michel Dorais, chercheur canadien, travaille depuis de longues années sur la sexualité masculine et les abus sexuels commis sur des garçons. C’est l’un des premiers à avoir écrit un livre qui fait encore référence sur la prostitution des enfants dans lequel, dès 1987, il expliquait que tous les clients d’enfants ne peuvent être rangés dans la seule catégorie des pédophiles.
Son dernier ouvrage, "Les Cowboys de la nuit", s’intéresse à la prostitution masculine en Amérique du Nord. Si l’on est intéressé par cette étude clinique de la prostitution masculine (40 récits de vie permettent de dégager quatre scénarios : la dérive, l’appoint, l’appartenance, la libération), cherchant à comprendre quels sont les différents itinéraires de ces hommes, la représentation qu’ils se font de l’activité qu’ils exercent et de leur degré de liberté, pour autant on ressent comme un malentendu à la lecture de ce livre.
Il nous semble possible de dénoncer la prostitution en tant que système social tout en gardant la capacité d’entendre ce qu’ont à dire les personnes prostituées, hommes ou femmes, sans les juger pour autant. Or, il semblerait que, dénonçant la prostitution, refusant de la considérer comme un métier donc d’utiliser le mot, nous entrions dès lors dans une catégorie que Michel Dorais (reprenant l’expression d’un sociologue américain) appelle les "entrepreneurs de morale" plus portés à "décider ce qui est intrinsèquement bien ou mal" qu’à laisser la parole aux hommes prostitués pour leur "reconnaître une humanité et une intelligence trop souvent déniées...". C’est pourtant moins celui qui dénonce la banalisation de la prostitution qui empêche la parole des personnes prostituées que le système prostitutionnel lui-même.
Et finalement, qu’ont-ils à nous dire ces hommes que nous ne voudrions pas entendre ? Qu’il n’y a pas une mais des prostitutions masculines. Et qu’est-ce qui les distingue ? Le fait, entre autres, que parmi l’ensemble des hommes interrogés, certains ont l’impression de contrôler leur vie, d’avoir choisi d’entrer et de rester dans la prostitution et que ceux-là, en conséquence, ont une estime de soi plus élevée que les autres.
Oui, mais l’estime de soi qui donne la couleur du discours qu’une personne porte sur elle-même (plus ou moins positive) n’est pas seulement haute ou basse, elle peut aussi être défensive. Autrement dit, derrière les mots et les discours revendiqués, il est des stratégies cognitives qui servent les intérêts psychologiques de la personne, comme par exemple de ne pas sombrer dans la dépression ou, pire, la folie.
Et c’est sans doute ça qui gêne dans ce travail de Michel Dorais car, s’il faut entendre les personnes prostituées, il faut aussi savoir reconnaître dans leurs propos les mécanismes de défense à l’ceuvre. C’est donc un travail intéressant et instructif par la richesse des témoignages recueillis, mais avec un goût d’inachevé.
Florence Hodan