Décidément, le bordel est en France une source inépuisable d’inspiration. Cette fois, la preuve est faite, s’il en était besoin, qu’il s’agit d’un lieu inséparable de la culture française !
Musset, Stendhal, Mérimée, Balzac, Flaubert, Nerval, Proust, Hugo, Aragon, Simenon, Cendrars... La liste serait sans fin des illustres et nostalgiques chantres du bordel. En enquêteur enthousiaste, Hervé Manéglier a traqué carnets, correspondances et journaux intimes relatifs à cette mâle habitude.
À point de vue masculin, puisque c’est le sujet du livre, clichés masculins : "siècle d’or", "poésie", "liberté", “école buissonnière", “parfum d’enfance", lieux "“magiques"... La clé de cette quête éternelle du client ? La réponse est à chercher chez Tolstoï et Mac Orlan. à l’attrait de la prostitution, le corps peut résister. Pas l’imagination. Le mot est lâché. Voilà bien ce qui tout temps a entraîné les
artistes vers les femmes prostituées. Le rêve, la découverte, le jeu, la curiosité. Qu’importe la réalité ! La prostituée, c’est déjà du roman, déjà de la fiction : d’ailleurs, Toulouse-Lautrec se fait brocarder pour avoir donné du bordel un tableau "désespérant (...) expurgé de toute illusion".
Imagination, illusion, ou les deux mamelles de l’inspiration. Homme lui-même, l’auteur adhère tout "naturellement" à la vision de ses illustres objets d’étude. Le "Qui osera dire qu’il a tort " ? appliqué à une justification de la prostitution par Aragon (p.19) est une perle.
Que la différence entre prostitution et rapport amoureux tienne au plaisir et au désir de l’autre, la femme, n’entre même pas en ligne de compte. Le rapport de l’homme à la femme prostituée est un rapport à soi-même, jamais un rapport à autrui. Dans sa tête (à lui), elle n’a pas de pensée, pas de sentiments, pas de désir, pas d’existence. Voilà bien le type d’ouvrage où lire entre les lignes le symbole même des conditions masculine et féminine : d’un côté, l’argent, le pouvoir, le nom, la considération ; de l’autre des êtres sans importance, utilisables, jetables, interchangeables, anonymes. Le schéma, archaïque, dépassé, donne soudain l’impression d’appartenir à un autre âge.
À quand un "siècle d’or" qui ne soit pas celui du bordel ?
Pauline Jeanne