Inventaire des archives de police, rencontres avec des témoins, l’auteur s’est livré à un impressionnant travail d’enquête où apparaît magistralement la place cruciale tenue par le bordel dans la société française de l’époque.
Selon ses calculs, au moins 2600 filles ont fréquenté les bordels tourangeaux entre 1920 et 1940 : un chiffre qui donne idée de l’ampleur de la prostitution ! Rappelant que les femmes prostituées étaient alors aussi nombreuses hors des maisons ("filles soumises" isolées et prostituées clandestines) que dedans, il fait le constat que les isolées étaient en grande partie originaires de Tours, contrairement aux pensionnaires de maisons closes, venues d’autres départements, essentiellement "surpeuplés, catholiques et à forte imprégnation alcoolique".
Une nouvelle fois, se trouve confirmée l’appartenance d’une immense majorité de ces femmes aux milieux pauvres, "surtout des filles d’ouvriers agricoles chopineurs et parfois incestueux", de même que l’enfermement, l’endettement et la soumission au bon vouloir de la taulière et de la police qui font leur quotidien. Car l’arbitraire est roi. Et si la réglementation municipale ne gêne pratiquement pas les exploiteurs, elle s’applique avec la plus grande sévérité aux prostituées.
Condamnées à une mobilité incessante pour satisfaire les exigences de nouveauté des clients et les intérêts des placeurs, elles subissent aussi les examens sanitaires et la réclusion à l’hopitaI-prison de Maison Neuve.
Sans parler des lettres de dénonciation de clients estimant avoir été contaminés : Claude Croubois se dit frappé par "la tranquille assurance et l’absence totale de remords dont elles témoignent." Soigneusement examinées par la police des moeurs, ces plaintes le prouvent : "le client du bordel estime qu’il a tous les droits et qu’il a toujours raison."
Ainsi allait la Touraine (et la France) du début du siècle : "Le bordel était une pièce maîtresse de l’ordre moral, la sauvegarde de la virginité des jeunes filles et de la tranquillité des foyers chrétiens."
La démonstration de Claude Croubois est implacable. Son mérite, par ailleurs, est d’avoir enquêté sur le devenir des prostituées, ignoré des autres chercheurs. Constat ? Leur instabilité, leur absence d’ascension sociale, la prostitution n’enrichissant pas les femmes prostituées mais bien leurs exploiteurs. Le livre a l’avantage de s’appuyer sur un nombre impressionnant de cas concrets, de rester près du vivant. On attend avec intérêt un second volume sur l’application des lois de 1946 en Touraine.
Pauline Jeanne