Prostitution & Société : En quoi le réglementarisme des Français est-il le symbole de l’entreprise coloniale ?
Christelle Taraud : Un mois après la conquête d’Alger, l’une des premières mesures que prend l’armée coloniale est de réglementer la prostitution. Elle craint bien sûr la contagion sanitaire, mais aussi la contagion sociale et raciale. Les colons font tout pour que les femmes blanches ne soient pas accessibles aux indigènes. Mais ils jugent normal d’utiliser les femmes des colonisés.
La conquête réduit la complexité sociale de la prostitution d’avant la colonisation à la notion unique de “fille soumise” : un terme réglementariste qui symboliquement établit un lien avec le droit du conquérant, lequel invoque le “droit au coït”. Dès le début, les colons ouvrent des maisons de tolérance. À Alger, en 1859, il y a 14 maisons de tolérance [1], toutes européennes.
P & S : Qu’en est-il alors des indigènes ?
Ch. T. : Pour elles, les colons organisent les quartiers réservés, qui marginalisent les femmes, un véritable racisme d’État. À côté des rues réservées, existent parfois des quartiers entiers, véritables villes dans la ville, comme le quartier de Bousbir à Casablanca, présenté à l’époque comme un modèle : 24 000 m2, 600 à 900 prostituées, 1500 visiteurs par jour, et une ligne de bus pour relier le quartier au centre-ville...
P & S : Vous montrez comment le réglementarisme est aussi le lieu du profit et de la spéculation...
Ch. T. : La construction de ces quartiers devient une véritable industrie, une affaire juteuse : pouvoir politique et économique ont des intérêts dans ces affaires. L’énorme scandale financier du quartier réservé de Marrakech dans les années 1930 en est l’illustration. On va jusqu’à s’adresser au Glaoui [2] pour qu’il réquisitionne des femmes indigènes, faisant de lui un super proxénète pour le futur quartier réservé.
P & S : En quoi cette politique réglementariste a-t-elle été un échec ?
Ch. T. : Maisons de tolérance et quartiers réservés se carcéralisent de plus en plus. La réglementation répressive ne sert qu’à une chose : l’exploitation économique forcenée des femmes. Jamais ce système n’a permis de les réinsérer ni de les soigner. Le scandale absolu, c’est la taxe sanitaire : on fait payer aux femmes cette visite dégradante, pratiquée à la chaîne. C’est l’ère du taylorisme, la sexualité entre dans le cadre du capitalisme sexuel.
Le système est donc un échec total en matière sanitaire et il entraîne une augmentation galopante de la prostitution clandestine. Dans les années 1950, 600 à 700 femmes occupent le quartier réservé alors que la prostitution est estimée dans la ville à 30 000 femmes ; 600 femmes que le réglementarisme n’est même pas capable de soigner.
P & S : Qu’avez-vous découvert sur le fonctionnement des BMC ?
Ch. T. : On trouve peu d’archives sur les BMC. Mais l’armée m’a accordé le droit de consulter les documents sous dérogation. J’ai également eu des entretiens avec d’anciens militaires. Tous disent qu’il y avait une grande violence dans ces BMC. L’abolitionniste Jean Scelles a d’ailleurs mené un combat pour dénoncer la présence dans ces BMC de jeunes filles mineures, les collusions entre les tenancières et l’armée, les cadences infernales et les accidents très graves que subissent les femmes, comme des perforations de matrices.
Dans les BMC, le droit du conquérant s’exerce avec sa dimension raciale. Comment humilier davantage les hommes qu’en prenant leurs femmes ? Le même phénomène s’est produit en France quand les proxénètes maghrébins étaient fiers de faire travailler des Blanches et s’en vantaient au bled, inversant le rapport de domination. Les femmes ne servent que de médiation, elles ne sont que des sexes et des ventres. La femme est au cœur de la domination masculine.
P & S : Vous parlez, clairement, de “violence sexuelle coloniale”...
Ch. T. : La violence sexuelle coloniale s’est exprimée par des viols, dès le début de la conquête en 1830. Quant au système réglementariste, il est violent parce qu’il est racial et capitaliste. Les Indigènes sont du bétail. Le médecin, le juge, le policier exercent une violence.
P & S : Que pensez-vous du débat actuel sur la prostitution ?
Ch. T. : Il est mal engagé. Il faudrait sortir de l’idéologie et protéger les personnes prostituées le plus possible. Je suis également scandalisée par la façon dont les médias traitent du sujet et parlent notamment des prostituées étrangères, ce que j’appelle le syndrome Natacha. On les déshumanise, on les massifie, on nie leur identité, leur parcours.
L’autre chose qui me choque, c’est la permanence du discours réglementariste. Il imprègne totalement les mentalités, et donc celles des journalistes. Ils ne savent rien, n’ont aucune idée de ce qu’est la prostitution et continuent de modeler l’opinion à partir de leurs idées reçues. En plus, il se trouve encore des gens comme l’écrivain Philippe Sollers pour trouver le bordel “esthétique”...