Quelles conséquences la mondialisation a-t-elle sur la prostitution ?
Richard Poulin : La mondialisation capitaliste implique aujourd’hui une “marchandisation” inégalée dans l’histoire des êtres humains. Depuis trente ans, le changement le plus dramatique du commerce sexuel a été son industrialisation, sa banalisation et sa diffusion massive à l’échelle mondiale.
Cette industrialisation, à la fois légale et illégale, rapporte des milliards de dollars. Elle a créé un marché où des millions de femmes et d’enfants sont devenus des marchandises à caractère sexuel. Ce marché a été généré par le déploiement massif de la prostitution, notamment dans les pays nouvellement industrialisés ; un effet, entre autres, de la présence de militaires engagés dans des guerres ou des occupations de territoire.
Mais il a aussi prospéré du fait du développement de l’industrie touristique, de l’essor et de la normalisation de la pornographie, de l’internationalisation des mariages arrangés ainsi que des besoins de l’accumulation du capital. Des multinationales du sexe sont devenues des forces économiques autonomes, cotées en bourse.
Comment se caractérise concrètement cette industrialisation ?
Nous avons assisté, entre autres, au développement d’une production de masse de biens et de services sexuels qui a généré une division régionale et internationale du travail. Les “biens” sont constitués en grande partie d’êtres humains qui vendent des services sexuels.
Cette industrie, qui se déploie dans un marché mondialisé qui intègre à la fois le niveau local et le niveau régional, est devenue une force économique incontournable.
La prostitution et les industries qui lui sont liées - bars, clubs de danseuses, bordels, salons de massage, maisons de production de pornographie, etc - s’appuient sur une économie souterraine massive contrôlée par des proxénètes liés au crime organisé et bénéficient aux forces de l’ordre corrompues.
Les chaînes hôtelières internationales, les compagnies aériennes et l’industrie touristique profitent largement de l’industrie du commerce sexuel. Les gouvernements eux-mêmes en bénéficient : en 1995, on a évalué les revenus de la prostitution en Thaïlande à près de 60% du budget du gouvernement !
Aussi certains présentent-ils la prostitution comme un facteur de “richesse” ?
Oui, au point que la prostitution est devenue une stratégie de développement de certains États. Obligés de rembourser la dette, de nombreux États d’Asie, d’Amérique Latine et d’Afrique ont été encouragés par les organisations internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale - qui ont offert des prêts importants - à développer leurs industries du tourisme et du divertissement.
Un autre facteur important à noter dans l’évolution de la prostitution, c’est sa transnationalisation. Les consommateurs peuvent désormais avoir accès à des corps “exotiques” et jeunes, très jeunes même, à travers le monde, notamment au Brésil, à Cuba, en Russie, au Kenya, au Sri Lanka, aux Philippines, au Vietnam, au Nicaragua et ailleurs.
La mondialisation capitaliste se caractérise égaIement par une féminisation de plus en plus importante des migrations. Une bonne partie du flux migratoire se fait vers les pays industrialisés.
Toute économie politique de la prostitution et du trafic des femmes et des enfants doit être fondée sur une analyse en termes classiques d’inégalités structurelles, de développement inégal, ainsi que de hiérarchisation entre pays impérialistes et pays dépendants.
Les instances internationales semblent pourtant aller dans le sens d’une libéralisation croissante de l’industrie du sexe...
La première dérive en faveur de la libéralisation du système prostitutionnel à l’échelle mondiale a eu lieu en 1995 lors de la conférence de Beijing ; l’apparition du principe de prostitution “forcée” sous-entendant que seule la contrainte dans la prostitution devait être combattue.
Les exemples sont multiples.
En quelque sorte, ce que défend l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en faveur de la mondialisation néo-libérale est actuellement relayé par divers organismes européens et internationaux, à commencer par l’ONU, dans le domaine de l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants. D’une manière générale, l’exploitation sexuelle est de plus en plus considérée comme une industrie du divertissement, et la prostitution comme un travail légitime. Pourtant, cette “industrie du loisir” est fondée sur une violation des droits humains, qui exige la complicité des consommateurs.
Prostitution et Société n°135, octobre - décembre 2001.