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La banalisation de la prostitution : ce que les élus et les citoyens doivent savoir...

Comprendre les enjeux sociaux et politiques de la prostitution.


La prostitution ?
Un métier comme un autre.
Le proxénétisme ?
Une source de revenus en passe d’être légitimée.
Insidieusement, la banalisation fait son œuvre dans les esprits mais aussi dans les textes internationaux. Il y a urgence.
Urgence d’affirmer les raisons de ne pas se laisser prendre au piège. Urgence de rappeler des exigences éthiques.

Le discours moderniste sur la prostitution

En matière de prostitution, des mots nouveaux s’insinuent dans les discours. Leur "modernisation" n’est pas innocente...

Les "travailleurs sexuels" font une entrée massive dans les travaux des chercheurs et les textes internationaux. Le choix du terme part peut-être d’un bon sentiment ; sans doute exprime-t-il la volonté de marquer du respect pour les personnes, le souci de ne pas exclure.

En réalité, il aboutit à la normalisation de la prostitution, à l’évacuation de toute réflexion de fond sur le sujet.

L’interrogation éthique que soulève la prostitution, les atteintes aux droits humains qu’elle met en jeu sont dissoutes dans les péripéties du vocabulaire, remplacées par la connotation "travailleur" qui légitime l’idée superficielle d’un métier comme un autre. La banalisation de cette expression fait le jeu des partisans de la légalisation de la prostitution.

Le "service sexuel" est un terme de plus en plus répandu. Il accrédite l’idée que le sexe/marchandise est une donnée indiscutable de l’économie moderne, il fait de la prostitution un "emploi de proximité".

La sexualité elle-même, comme les êtres humains, est aujourd’hui "chosifiée", "marchandisée". Ayant perdu une grande partie de sa valeur symbolique, elle est réduite à une fonction hygiénique.

Toute notion morale - au sens large - est évacuée des termes, au profit de la seule dimension économique. Et l’économie étant devenue la seule loi, l’autorité suprême de nos sociétés, qui s’aviserait - sous peine de passer pour rétrograde - de discuter ?

Ces mots sonnent la fin de tout questionnement, de toute prise de conscience sur un phénomène qui, faut-il le rappeler, est assimilé à l’esclavage par l’ONU [1]. Ils donnent également à penser que la prostitution n’est qu’un comportement individuel, une simple expression de la liberté sexuelle.

Prostitution "libre"

L’affirmation tonitruante - en particulier sur les plateaux de télévision - de "liberté" de se prostituer occulte quatre réalités essentielles :

 le rôle de l’énorme industrie qui pousse femmes, enfants, jeunes gens à la prostitution, et dont la philanthropie n’est pas le but...
 les souffrances qui sont le lot des personnes prostituées, souffrances subies dans le silence et l’indifférence.
 la responsabilité des clients, pour qui l’argent est un moyen de se dédouaner, d’acquérir un droit à l’irresponsabilité et à l’indifférence vis-à-vis d’autrui. "J’ai payé, j’ai tous les droits."
 la responsabilité de la société tout entière qui tolère, voire encourage cette exploitation quotidienne, croissante et généralisée, au nom de mythes et d’idées fausses.

Une phrase du sociologue François de Singly se révèle sur cette question singulièrement éclairante : "L’un des excès de cette société purement individualiste naît du fait que la logique individualiste occulte les rapports de force."

Précisément, le consentement individuel - ou prétendu tel (qu’est-ce donc que le "consentement" à sa propre exploitation ?) - ne saurait suffir à justifier un système d’exploitation. Que certaines personnes soient parvenues à préserver un relatif espace de "liberté" à l’intérieur de l’apartheid ou de l’esclavage, ne constitue en aucune manière la justification de l’apartheid ou de l’esclavage...

Ce "choix" individuel s’appuie sur une idée de la liberté qui fait le jeu de la loi du plus fort et de la loi du profit ; qui fait en un mot le jeu du proxénétisme en lui donnant plus de sécurité et de légitimité qu’il n’en a jamais rêvé. La prostitution "libre" relève, non de la liberté, mais du libéralisme.

Ce que cache la modernisation du discours

Récupérée par le système marchand, la libération sexuelle a en partie abouti à faire de la sexualité un objet qui s’achète et se vend : pornographie, messageries, saunas, salons de massage, presse spécialisée... et bien sûr prostitution.

Le développement d’un gigantesque marché

Tous ces "produits" sont désormais présentés comme des conquêtes d’une sexualité libérée. La "morale" n’a plus son mot à dire. Seuls les marchés imposent leur loi.

Ces marchés représentent des enjeux financiers considérables. S’il est difficile d’évaluer le chiffre d’affaires de la prostitution, on estime qu’il pourrait atteindre une dizaine de milliards de francs annuels en France. On sait qu’il est en constante augmentation, de même que le marché de la pornographie (plus de 8 milliards de dollars aux USA en 1996).

Comme tout marché, celui de la prostitution n’a qu’un objectif : se développer. Pour cela, il lui faut créer de nouveaux besoins (le tourisme sexuel en est un parfait exemple), mais aussi élargir l’offre et la demande. Après avoir diversifié la première -femmes, enfants, jeunes hommes - l’industrie de la prostitution cherche aujourd’hui à étendre la seconde : ainsi, certains eros-centers allemands espèrent attirer des femmes clientes.

Si ce phénomène est encore anecdotique, il est d’une grande habileté : l’exploitation des femmes, fondement de la prostitution, est ainsi noyée dans leur accès au même "droit" que les hommes. L’exploitation généralisée de tous par tous prend alors les apparences de l’égalité et profite magistralement au grand marché libéral.

Afin de prospérer, ce gigantesque marché s’appuie sur une savante récupération du discours permissif en vogue dans les années 70. Comme le dit fort justement Jean-Claude Guillebaud dans son livre récent "La tyrannie du plaisir" :

"Du sex-shop au catalogue de VPC, de la sous-culture du porno vidéo à celle d’Internet ou du minitel rose, nul ne propose ses services ni ses produits sans les accompagner d’un "prêche" libéré qui emprunte sa thématique publicitaire à la vulgate révolutionnaire d’avant-hier. Le "merchandising" du sexe répand une version racoleuse, cauteleuse, pour ne pas dire crapuleuse, des professions de foi des années 70."

Ainsi toute intervention contre le commerce prostitutionnel ou pornographique est-il condamné comme un signe de puritanisme. "Les plus naïfs se laisseront abuser par ce tapage publicitaire travesti en protestation progressiste."

Jean-Claude Guillebaud a raison de l’affirmer : "Là se révèle la véritable obscénité de notre société contemporaine".

La légitimation du proxénétisme

L’usage d’un nouveau vocabulaire, allié à l’idéologie du Tout Économique, aboutissent à faire entrer le proxénétisme dans le champ de la libre et normale entreprise. Les "managers" ou "entrepreneurs du sexe" trouvent aujourd’hui leurs lettres de noblesse. Tout est bon pour faire marcher l’économie. Système habile, le proxénétisme s’est adapté avec cynisme aux nouveaux modes de vie et de communication, de l’avion dégriffé à l’Internet.

Mais, plus subtilement, il est parvenu à récupérer, et dévoyer, pour son plus grand profit, des idées dans l’air du temps : la liberté de disposer de son corps devient ainsi la liberté de se prostituer...

Un "droit", conquête qui doit aller dans le sens de la promotion de la personne, est invoqué pour une exploitation et une dégradation.

En passe d’être banalisé, le proxénétisme, il est bon de le rappeler, est lié au trafic de drogue, au trafic d’armes, au grand banditisme. Des réseaux d’une extrême brutalité sévissent plus que jamais en Europe et dans le monde.

La légitimation de la demande des clients

Nos sociétés trouvent encore normal, au moment même où elles luttent contre toutes les autres formes d’abus sexuels, que les hommes aient droit, au nom de l’argent, à l’accès au corps et au sexe de l’autre.

Si ces sociétés continuent de montrer du doigt les personnes prostituées (malgré tous les discours de tolérance), si elles s’émeuvent (rarement) des agissements des proxénètes, elles jugent légitime le comportement des clients...

Tant que cette légitimité ne sera pas remise en cause, le monde de la prostitution prospérera et les trafiquants ne cesseront pas leurs lucratifs agissements...

Le discours publicitaire

Un envahissant discours publicitaire célèbre aujourd’hui l’obligation du plaisir, présenté quelles qu’en soient les modalités sous les dehors d’une libération. Il exalte le culte du jetable, de la satisfaction immédiate et individuelle, et l’idée que l’on peut tout avoir pour de l’argent.

Plus directement, la publicité n’est pas avare d’images "libérées" et tentantes de la prostitution, ni d’invitations à consommer des corps. Alliée objective du marché prostitutionnel, elle pousse -c’est son rôle - à la consommation.

Une récente publicité pour des lentilles de contact avait pour slogan : "Je m’en sers, puis je les jette". Placé dans la bouche d’une avenante jeune femme, il ne renvoyait certes pas à des lentilles mais à un usage "moderne" d’hommes réduits à leur tour à l’état d’objets...

Pourquoi refuser la prostitution ?


 Parce qu’elle est une violence

La prostitution institutionnalise les rapports de violence et de domination. Elle équivaut à une ritualisation sociale de la violence, en sacrifiant une partie des individus pour - soi-disant - protéger l’autre, à travers le mythe de la prostitution regulatrice des viols.

Le milieu de la prostitution est un monde parallèle où la violence et la peur sont omniprésentes.

Fermé sur soi, chacun des protagonistes du rapport prostitutionnel transforme l’autre en objet manipulable, d’où les risques latents de violence. Violence des proxénètes, violence des clients, violence des personnes prostituées circulent à l’intérieur d’un circuit fermé et se nourrissent mutuellement. La barbarie, les actes de torture sont une dimension inséparable de la logique prostitutionnelle. Acheter le sexe comme une marchandise est la porte ouverte au sadisme et aux perversions.

 Parce qu’elle est fondée sur des rapports d’inégalité et de domination

Domination des hommes sur les femmes, des adultes sur les enfants, des riches sur les pauvres, des pays du Nord sur les pays du Sud.

 Parce qu’elle repose sur l’exploitation des détresses et des carences affectives

On ne se prostitue pas par hasard, mais en réponse à un itinéraire personnel douloureux, lié à des difficultés socio-économiques et à la rencontre de personnes ou de groupes relais permettant l’entrée dans la prostitution.

La grande habileté du système prostitutionnel consiste à récupérer ces malaises, ces détresses -y compris ceux des clients - pour les intégrer dans le circuit de l’argent et en faire du profit.

Les bénéficiaires réels ne sont, bien entendu, ni la personne qui se prostitue, ni le client, plus ou moins floués l’une et l’autre, mais bien le proxénétisme, à tous les niveaux du système.

Le système prostitutionnel met en jeu une exploitation en chaîne : de la personne prostituée par le client, du client par la personne prostituée, des deux par le proxénétisme.

 Parce qu’elle constitue, dans le silence, une violation des droits humains élémentaires :

Égalité, dignité, interdiction des abus sexuels, de la torture, etc...

 Parce qu’elle est rétrograde, qu’elle nuit à l’évolution du statut des femmes et des rapports hommes - femmes

Le système prostitutionnel demeure le vecteur privilégié du mépris contre les femmes. "Putain", "pute" reste l’injure suprême. La femme continue d’y apparaître comme éternelle servante, soumise au service sexuel, figée dans son rôle le plus traditionnel, sans expression aucune de son propre plaisir et de son propre désir.

Réduite à son sexe, elle est renvoyée à sa fatalité de toujours, l’anatomie comme destin, raison majeure du mépris et de la haine des hommes. Sa sexualité est niée, celle de l’homme réduite à sa plus simple expression.

A l’heure où les femmes bataillent pour être pleinement intégrées à la société, pour entrer au Parlement, la prostitution contribue à les maintenir dans la marginalité et les sous-statuts. En France, les maisons closes ont été supprimées (1946) à l’heure où le droit de vote a été accordé aux femmes.

La lutte d’aujourd’hui pour la parité ne saurait aboutir pleinement sans la lutte contre la prostitution.

Miroir grossissant des rapports hommes - femmes tels qu’ils existent dans la société, la prostitution contribue à les maintenir dans des schémas figés. Elle répand et entérine des idées falsifiées sur la sexualité féminine et masculine : femme éternellement disponible, besoins masculins irrépressibles, ce dernier mythe ayant longtemps servi d’argument pour justifier le viol.

La prostitution accrédite l’idée d’un accès au corps féminin, et maintenant masculin ou enfantin, qui serait un droit conféré par l’argent, un "service" normalement dû. Elle enferme l’homme dans un rôle traditionnel, où il se défend d’une rencontre réelle avec la femme, fait la démonstration de son pouvoir, et se dégage du risque de la rencontre et de la réciprocité. Les hommes et les femmes restent figés dans l’ignorance réciproque, le mépris, voire la haine. En encourageant la prostitution, nos sociétés perpétuent l’inégalité des rôles sexuels et bloquent toute évolution vers une sexualité réciproque.

Enjeux européens et propositions françaises

Il existe aujourd’hui un fort courant - essentiellement représenté par la Hollande - qui vise à légaliser la prostitution et à dépénaliser le proxénétisme. Ce groupe de pression joue un rôle important dans les débats du Parlement Européen et du Conseil de l’Europe.

Son habileté est d’avoir imposé dans les textes internationaux l’idée de "prostitution forcée", accréditant celle d’une "prostitution libre", qui serait un choix individuel. En prétendant lutter contre le "trafic", elle cherche surtout à légitimer la prostitution : ne dénoncer que les cas d’extrême violence ou d’extrême abus revient en effet à absoudre la contrainte, la violence et l’abus qui sont le fondement même de la prostitution.

Face à cette défense de la "prostitution libre", la France, qui a ratifié la Convention de 1949 pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation d’autrui, réaffirme aujourd’hui sa position abolitionniste. Elle refuse toute réglementation de la prostitution, et interdit et réprime le proxénétisme sous toutes ses formes.

Mais son combat s’annonce difficile : par exemple, dans le Traité Constitutionnel Européen proposé en 2005, il n’était nulle part fait mention de la prostitution ni du trafic des êtres humains qui l’alimente...

Défendre une éthique

 Pour le respect de l’autre

Les grandes avancées de la société reposent sur une reconnaissance grandissante de l’autre comme sujet. La prostitution entérine l’ignorance de l’autre et la difficulté à communiquer.

Loin d’empêcher les viols, en réalité en nombre croissant, elle encourage la violence sexuelle en répandant l’idée que le corps d’autrui est un produit qu’il est possible de s’approprier ; si ce n’est par la contrainte, du moins par l’argent.

Elle compromet toute avancée vers la réciprocité en matière de sexualité. La sexualité se construit dans le rapport à autrui, elle n’est pas une simple modalité du rapport à soi-même. Le philosophe Kant notait déjà que la jouissance du corps de l’autre n’est acceptable qu’à la condition de la réciprocité.

 Pour la non-commercialisation du corps humain

Le corps humain est inaliénable. Les lois françaises sur la bioéthique en interdisent la commercialisation. Les organes, par exemple, sont dit indisponibles.
Elles précisent que le consentement des personnes ne suffit pas à valider ces actes.

En vertu de ces principes clairs, la location du sexe pose question. Mais la complaisance de la société, la force du tabou, les intérêts des clients, rendent pour le moment le débat impossible.

Le refus de la réduction du corps à l’état d’objet manipulable et commercialisable, la promotion de l’intégrité de l’être humain et de rapports humains dans l’égale dignité et l’égale liberté de chaque partenaire, sont des exigences éthiques. Le corps humain est inaliénable.

 Pour préserver des valeurs de civilisation

Le refus de la prostitution est inséparable de tous les combats pour la dignité et la liberté de la personne. Face aux barbaries de la soumission sans réserves à l’économie, il constitue un engagement humaniste pour le XXIe siècle.

En guise de conclusion

L’heure est venue de sortir de la complaisance, du silence complice. D’opérer un véritable réveil, à l’aube, non seulement d’un nouveau siècle, mais d’un nouveau millénaire. Non, la prostitution n’est pas un problème marginal concernant des marginaux. C’est une réalité qui nous engage tous, hommes et femmes, parce qu’elle est au cœur des rapports sociaux, parce qu’elle soulève des questions fondamentales : le corps, le sexe, l’argent, le pouvoir...


Dossier réalisé par Claudine Legardinier, paru dans Prostitution et Société n°121 / avril-juin 1998.


[1] Groupe de Travail sur l’Esclavage de la Commission des Droits de l’Homme, 1974.


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