Claire Carthonnet occupe aujourd’hui le devant des médias. Prostituée à Lyon, elle est devenue la porte-parole de celles qui revendiquent la prostitution comme "instrument d’autonomie et d’évolution sociale". Dans ce livre, elle évoque son parcours de militante, le contexte du moment, notamment la loi Sarkozy, et ses conséquences dramatiques pour les personnes prostituées. Mais surtout, elle retrace son propre itinéraire : la rue, la galère, le monde de la nuit. Et un secret lourd : née garçon, Claire a grandi avec un corps encombrant avant d’endurer la longue métamorphose qui a fait d’elle une femme, et le chemin difficile qui l’a amenée à se faire accepter en tant que telle, au prix de toutes les humiliations.
Claire s’expose. Hurle qu’elle est "quelqu’un de bien" ; une forme de courage qui la conduit à jouer son va-tout, à affronter tous les regards. Elle est mue par la révolte et une fierté farouche. Ce qui la pousse sur les plateaux télé ou en tête des manifs, c’est la rage de l’exclusion : celle des prostituées, injustement mises au ban de la société, celle des "transgenres", objet de folklore ou d’indifférence. Cette révolte, nous, affreux abolitionnistes qu’elle conspue en toute occasion, nous la comprenons. Et son récit nous touche. D’autant qu’elle ne cherche pas à cacher la violence, que nous dénonçons, du milieu prostitutionnel.
Ce que nous réfutons, c’est le tour de passe-passe qui consiste, pour défendre sa propre dignité, à défendre la prostitution. Qu’elle ait besoin de revendiquer cette prostitution comme acte d’émancipation, de pied-de-nez à la culture bourgeoise, est légitime. L’orgueil est ici le maître mot. Plutôt mourir qu’avouer la dureté de pareil "choix". Serrer les dents. N’être victime de rien. Assumer coûte que coûte.
Mais comment consentirions-nous à passer d’un itinéraire individuel, même poignant, à une ligne de conduite pour la société tout entière ? À la profession de prostituée pour nos enfants ? Faut-il absolument, pour rendre une dignité aux personnes prostituées, respecter la prostitution ? Banaliser le discours sur le "droit à disposer de son corps", ici comparé à la liberté de faire la grève de la faim ou de se suicider, conduites dont on voit la dimension évidente de "choix" et "d’émancipation" ?
Ce glissement, qui érige une logique individuelle en loi collective, nous le refusons. Comme nous refusons la malhonnêteté ; celle qui consiste par exemple à écrire que les abolitionnistes n’auraient qu’un but, "imposer la vertu aux femmes". Faire passer celles et ceux qui se battent pour une plus grande égalité entre hommes et femmes et contre les violences, pour des puritains, relève d’un coup bas destiné à les discréditer.
Sur certains points, nous menons le même combat. Pour en finir avec le mépris dans lequel la société tient les personnes prostituées, ouvrir de vraies perspectives de vie à celles qui sont transgenres et ont droit à d’autres issues que la prostitution.
Mais nous allons plus loin dans l’audace, nous qui travaillons aussi à remettre en cause des faits que Claire Carthonnet ne songe pas à dénoncer : le comportement irresponsable des clients, les rapports de pouvoir viciés qu’induit l’éternel mariage du sexe et de l’argent ; enfin, une violence sexuelle qui use des plus vulnérables pour le plus grand profit des exploiteurs et d’un libéralisme sans foi ni loi.
Claudine Legardinier