Mouvement du Nid

Pour toi Sandra

Entretien avec Derib, dessinateur, scénariste

Pour Derib, trois ans de travail, un engagement, mais aussi une aventure humaine.

Cet entretien a été réalisé par la journaliste Claudine Legardinier en novembre 1996, au moment de la parution de Pour toi Sandra.

Claudine Legardinier : Que saviez-vous de la prostitution avant de commencer la BD Pour toi Sandra ?

Derib : Pas grand chose. J’en connaissais ce que les médias pouvaient en dire, en particulier les films français qui en donnent en général une image joyeuse ou sympathique. Le seul contact direct que j’avais eu avec la prostitution, c’était à Bruxelles, il y a trente ans. Un matin, je suis passé par hasard dans le quartier chaud, et j’ai vu des femmes en déshabillé devant les fenêtres. J’étais soufflé, en Suisse, je n’avais jamais vu ça...

C.L. : Pour quelles raisons avez-vous accepté ce projet ?

Derib : D’abord parce que c’était un sujet intéressant du point de vue du récit. À travers les films que j’avais vu, je savais que c’était lié à du suspense, à des aventures policières. Or, une BD doit d’abord raconter une histoire, être attrayante.

Ensuite, parce qu’il ne s’agissait pas d’une commande, mais d’une création.
Si le Mouvement du Nid m’avait apporté un scénario tout fait, je n’aurais pas accepté. Là, je me suis senti très respecté en tant qu’auteur, tout s’est passé dans la confiance, dans l’échange, et même dans l’humour.

C.L. : À partir de quels matériaux avez-vous travaillé ?

Derib : Les films me servent de colonne vertébrale émotive et affective. Pour Jo, c’était le témoignage d’une jeune américaine mourant du sida. Pour Sandra, un téléfilm racontant comment une mère apprend la mort de sa fille tombée aux mains des proxénètes... Et puis surtout, surtout, les personnes que j’ai rencontrées et qui ont connu la prostitution. C’est tout cet ensemble qui m’a permis de me mettre dans le “climat”.

Dans Pour toi Sandra, j’ai dû atteindre 10% du drame qu’elles ont vécu. Mais si c’était 100%, elle serait illisible, insupportable...

C.L. : Le dialogue avec vos “témoins” a t-il été facile à établir ?

Derib : Tout s’est passé sans problème, spontanément. Christine, Laurence et les autres ont été accueillies comme des amies. Ce que je voulais, c’était les mettre en état de sincérité totale, sans jugement de ma part.

À chacune, j’ai dû poser des questions dont je m’excusais, sur leur vie quotidienne. Là, j’ai vu la douleur, j’ai compris combien la blessure était profonde, même des années après. Tous ces récits, c’était la matière première de l’album. Je n’étais pas voyeur, mais témoin. Je me suis mis dans leur peau.

Dans la bande-dessinée, j’ai dû atteindre 10% du drame qu’elles ont vécu. Mais si c’était 100%, elle serait illisible, insupportable...

Dans la prostitution, j’ai compris qu’il y a des moments d’une intensité extrême, des choix entre la vie et la mort. Partager ça avec quelqu’un, dans l’honnêteté, la simplicité, est une expérience très forte et qui rapproche beaucoup des autres.

C.L. : Les personnes prostituées sont donc bien différentes de l’image que la société se fait d’elles ?

Derib : La première fois que devait arriver à la gare l’une d’elles, j’attendais en me demandant à quoi, à qui elle ressemblerait. Et aucune n’a “ressemblé” à une prostituée. Jamais. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la qualité humaine de ces femmes. Le chemin parcouru dans la prostitution est tellement dur qu’on en meurt ou en sort de toute façon marqué. Je les ai trouvées profondément interessantes...

C.L. : Comment est né le scénario ?

Derib : Peu à peu, j’ai emmagasiné des informations que j’ai retraduites avec ma sincérité d’auteur. Si j’ai abouti à cette histoire croisée de deux femmes, c’est parce que j’ai réalisé que raconter l’histoire au présent d’une femme prostituée serait insupportable.

J’ai donc choisi de me situer dans l’avant et l’après, d’utiliser des flashs-backs pour ne pas avoir de scènes de prostitution trop longues à décrire. Au fil du temps, je soumettais l’histoire à Dominique, mon épouse et ma première lectrice, puis au Coordinateur du Mouvement du Nid.

"J’ai envie de valoriser la bande-dessinée comme mode d’expression positif..."

C.L. : Les personnages ?

Derib : Les personnages, je les ai apprivoisés peu à peu, j’ai appris à les connaître, à les aimer, avant de faire la BD. Il a fallu deux ans de travail, de décantation. J’ai eu besoin de m’impliquer dans chacun d’eux. Sandra ressemble beaucoup aux jeunes filles d’aujourd’hui. Doris, j’ai essayé de montrer ce qu’elle avait ressenti en étant prostituée. Michaël, je lui ai laissé un côté attachant.

Mais mon personnage préféré, c’est Jean. Il correspond à l’idée que je me fais de l’homme tel qu’il devrait être : réceptif, ouvert, attentif aux problèmes de l’autre. Pour moi, dans les relations affective et sexuelle, l’homme ne doit rien forcer. Sinon, c’est déjà une forme de viol. Je ne peux envisager la sexualité que dans l’accord absolu et la complicité de deux personnes.

C.L. : Timette, Isard, les animaux ont une place dans l’histoire...

Derib : L’une de mes témoins s’en est sorti grâce à son chien... C’est devenu un des moteurs du scénario. C’est vrai, l’animal joue un rôle prépondérant dans Pour toi Sandra.

C.L. : Après Sandra, quels sont les projets ?

Derib : Comme Jo, Sandra m’a beaucoup aidé à avancer. Chaque fois, j’ai découvert quelque chose de moi. Sandra est venue poser des questions importantes, me chambouler, me donner des forces.

Ce qui me passionnerait, ce serait de continuer à travailler de cette manière, et sortir régulièrement des BD touchant à des thèmes essentiels de la vie. Je frémis en voyant tout ce que l’on vend aujourd’hui aux jeunes, et qui ne transmet rien. Moi, je n’ai pas de message à livrer, mais des émotions à partager. J’ai envie de valoriser la bande-dessinée comme mode d’expression positif...

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