En Chine comme ailleurs, l’image de la prostitution tient essentiellement du mythe. Celui de la courtisane a fait les délices des voyageurs occidentaux. A lire le gros livre de Christian Henriot, historien spécialiste de la Chine, la réalité fut pourtant moins flatteuse : en lieu et place des grandes dames brillantes et lettrées, de très jeunes filles (souvent d’à peine 15 ans) cédées à des maquerelles qui font d’elles des "hôtesses" au vernis culturel bien superficiel. L’imaginaire masculin a fait le reste, occultant par la même occasion les multiples formes de prostitution populaire.
Si l’auteur a choisi d’étudier le phénomène à Shanghaï de 1849 à 1949, date de la prise de pouvoir par les communistes, c’est parce que la prostitution se révèle dans cette cité ouverte à l’influence française et internationale un miroir des importantes mutations économiques et sociales survenues en un siècle.
L’exemple des courtisanes, précisément, est éclairant. Si leurs modes de relation avec les clients relevaient encore au 19ème siècle d’une culture inconnue en Occident - la gratification sexuelle n’était ni obligatoire ni forcément centrale -, cette particularité n’a pas résisté à la modernité. Les courtisanes sont devenues de simples objets de consommation sexuelle.
Des modes inédits de prostitution ont vu le jour - masseuses, serveuses, danseuses -, et d’invisible, la prostitution a peu à peu entrepris de conquérir la rue. En un siècle, celle-là a connu une véritable explosion. Immense marché d’êtres humains, la Chine a trouvé en Shanghaï son haut lieu de la traite : des centaines de milliers de femmes, achetées, enlevées, louées ou gagées, sont jetées dans la prostitution.

- Une femme prostituée tentant de fuir
- Belles de Shanghai, gravure page 218.
L’ouvrage de Christian Henriot constitue une véritable somme : géographie prostitutionnelle de la ville (on y voit comment la structure urbaine permet le développement de la prostitution), économie des maisons closes, échec des campagnes abolitionnistes héritées de l’influence occidentale, actions des associations protestantes de sauvetage ou de prévention... Le champ d’étude est immense et détaillé.
On peut en tout cas reconnaître dans cette situation saisie au bout du monde, d’éternelles et troublantes constantes : les femmes prostituées ? Des femmes isolées, déracinées, au faible niveau d’éducation, entraînées dans la spirale de l’endettement, condamnées à la violence quotidienne des clients, des voyous ou des maquerelles, comme aux maladies vénériennes dont elles sont, bien entendu, considérées comme les seules responsables.
Indissociable d’une réflexion sur la place de la femme dans la société chinoise, l’étude de Christian Henriot est implacable : plus que la prostituée, c’est la femme chinoise qui est une marchandise. Nous laisserons d’ailleurs à l’auteur le mot de la fin : “L’état de la prostitution à Shanghaï aux 19ème et 20ème siècles ne fait que retraduire la marque d’une culture qui dénie à la femme la reconnaissance de ses droits, de son intégrité et de sa dignité.”
Pauline Jeanne