Mouvement du Nid

Abolitionnistes, toutes générations confondues

Il n’y a pas d’âge pour être abolitionniste. Une nouvelle génération reprend le flambeau. Ardeur et convictions…

Marie-Renée
84 ans, militante hyper active. Révolte intacte.

Il y a 37 ans que je suis au Mouvement du Nid. J’ai commencé en 1972. J’étais engagée syndicale et je travaillais comme infirmière à domicile dans un quartier sous-prolétaire de Tours. J’ai découvert la prostitution en rencontrant un couple de chômeurs que leurs deux filles faisaient vivre en descendant le soir sur les boulevards. J’ai créé une délégation du mouvement du Nid à Tours puis j’ai continué à Lorient en 1986. Pas mal de ces femmes en sont sorties. Notre travail a été utile. Mais il en reste, que j’ai connues à l’époque et qui sont encore au trottoir aujourd’hui.

Si je me suis engagée en politique - je suis au PS depuis 1975 -, c’est à cause de la prostitution. Je ne peux pas accepter cette destruction de la personne.
J’ai 84 ans et je suis toujours aussi révoltée
. Je pense à tant de personnes que j’ai connues ; certaines devenues des épaves, ravagées par l’alcool et la drogue. Où est l’être humain là-dedans ?

En 37 ans, j’ai vu la prostitution se banaliser incroyablement. Mon neveu m’a dit que dans son milieu étudiant, il évalue à un sur dix ceux qui se prostituent plus ou moins pour payer leurs études. Le sexe est devenu un produit de consommation. Et les médias font la promo. Récemment, j’ai encore vu, à la télé, un sujet où une jeune « escort » montrait à la caméra une enveloppe pleine de billets. Il n’y a pas d’analyse, pas de recul ; que de la complaisance.

Je fais beaucoup d’interventions auprès des collégiens et des lycéens (je dis toujours aux profs de m’avertir le jour où je serai trop vieille. Mais pour l’instant, ça passe très bien !) J’entends des gamins de 13 ans me dire : on a bien le droit de faire ce qu’on veut de son corps ! On discute beaucoup. Je leur parle de mon expérience, je dis les choses comme elles sont, je n’arrondis pas les angles. Et je reçois des perles. L’autre jour, une élève de première a dit que la relation sexuelle, c’est quatre mots : amour, respect, désir, dialogue. On ne peut pas mieux dire. Je leur demande s’ils aiment leur corps. Il faut s’aimer soi-même. On leur dit qu’il n’y a que le fric. On a perdu le sens de la relation, de l’estime de soi. Et la domination masculine est encore partout. Il suffit de regarder la publicité.

J’ai un peu de mal avec le mot « abolitionnisme ». Ce n’est pas une abolition qu’il faut, mais une disparition. On n’abolira rien à coup de lois, même si je suis complètement favorable à une loi qui pénalise les clients en interdisant l’achat de sexe. La disparition de la prostitution met en jeu les conditions de vie, d’emploi, de logement, et plus largement les rapports hommes/ femmes, garçons/filles, l’éducation, le rapport à l’autre et surtout le vivre ensemble. On est tous concernés par cette disparition. Les syndicats, les partis politiques. Je ne comprends pas que les politiques ne prennent pas position. C’est un devoir éthique. Ne pas être prostitué-e, c’est un des droits fondamentaux de l’être humain.

Il faudrait une vraie campagne pour dénoncer les réalités de la prostitution, en finir avec les fantasmes. Mais il faudrait surtout que les personnes elles-mêmes dénoncent ce qu’elles ont vécu, ce qu’elles vivent. Comment faire pour qu’elles parlent ? On en fait des coupables, elles ont honte ! Jamais l’opinion ne comprendra tant qu’elles ne parleront pas.

Les raisons d’espérer ? Je les vois dans le fait qu’il commence à y avoir des prises de position de certains politiques. Au PCF, au PS un peu. Il y a un certain progrès mais c’est mou. Tout ça parce qu’il y en a qui sont clients. Il faut mettre le paquet sur la prévention, travailler auprès des jeunes et auprès des jeunes parents.

Aujourd’hui, ce qui me manque, c’est de ne plus rencontrer les personnes prostituées. A Lorient, elles ne sont plus dans la rue. Toute ma vie, elles
m’ont énormément apporté. Elles sont d’une richesse extraordinaire. C’est mon seul regret. Mais franchement, c’est passionnant, la vie de militante au Mouvement du Nid.

Marthe
22 ans, 5e année de Sciences-Po
a participé au travail de lobbying sur le Plaidoyer pour une Europe sans prostitution.

Je suis à gauche, libérale en matière de mœurs, et je suis abolitionniste. C’est parfaitement cohérent. J’ai fait un stage au Mexique, à la CATW, Coalition against trafficking in women. En partant, mon idée, c’était qu’il fallait interdire la prostitution en Amérique Latine, en Asie, en Afrique, où il y a des trafics de femmes, et la réglementer en Europe. A la CATW, j’ai changé d’avis. J’ai été très vite convaincue pour la bonne raison que je suis féministe et que d’un point de vue philosophique, vendre son corps, c’est inacceptable. Où que l’on soit.

Dans le monde étudiant, à Sciences Po, ceux qui sont sensibles au discours féministe sont vite d’accord avec la position abolitionniste. Mais ceux qui sont attachés au pragmatisme (un statut pour les personnes prostituées) adhèrent à l’idée qu’on a le droit de vendre son corps au même titre que sa force de travail. Là, il y a clairement plus de garçons que de filles. Je leur dis que se prostituer, ce n’est pas comme monter des pièces dans une usine. Il me semble qu’il faut les sortir de l’abstrait : expliquer qu’être prostitué-e, c’est se faire pénétrer dix ou quinze fois par jour. Leur dire des choses crues, les choquer peut-être.

Sabrina
29 ans, engagée à la délégation de Montpellier
A repris une formation d’infirmière

Pour moi c’est un combat féministe, un combat pour les femmes et pour l’humanité. C’est en voyant une affiche de la campagne "Clients" que je suis venue au Mouvement du Nid. J’avais des discussions avec des copains, la prostitution ils trouvaient ça normal ; à condition que ce ne soit pas leur copine, ni leur sœur. En fait, je suis révoltée ; par ce que j’entends partout, dans les médias, dans la vie de tous les jours. Choquée par l’éternelle division des femmes en mamans et en putains. J’apprends beaucoup : en rencontrant des personnes prostituées – ce sont des rencontres fortes avec des personnes ouvertes, rien du stéréotype ridicule qui traîne sur elles -, en lisant, en réfléchissant.

C’est pour moi un véritable engagement politique. J’espère que la France va avancer, prendre des positions fortes, comme la pénalisation des clients. Il y a un travail énorme à faire. Il faut que la prostitution devienne une situation insupportable. Au contraire, le contexte est à la banalisation, mais cela me motive encore plus. Je ne suis jamais aussi heureuse qu’à la délégation, sur un stand, à parler aux gens pour les convaincre !

Clémentine
22 ans, militante depuis 9 mois à la délégation de Paris
Étudiante sage-femme (3e année)

Deux tiers de mes études ont lieu à l’hôpital. Je me suis vite rendu compte que, pour certaines femmes qui ont une histoire lourde (viols, incestes, abus sexuels), il y a beaucoup de non dits. Et plus encore du côté du personnel soignant, qui met des barrières. Et les personnes prostituées ? Quelle prise en charge pour elles ? C’est cette interrogation qui m’a amenée à m’intéresser au système prostitutionnel.

C’est clair, je suis abolitionniste. De tête et de cœur. La prostitution fait partie du système politique, économique, social et touche à l’intégrité des femmes, au comportement des hommes aussi. Je suis outrée par le fatalisme et par l’hypocrisie qui l’entourent. Une des choses que j’ai le plus de mal à encaisser, c’est l’argument du plus vieux métier du monde (le plus vieux métier, c’est sage-femme, pas prostituée) et celui du "choix" ! Penser que c’est un choix, c’est une manière de se protéger.

Pour moi, l’abolitionnisme est la position la plus juste si l’on vise le respect de la personne, le respect des valeurs humaines et la solidarité. Réglementer la prostitution pour en faire un "métier", c’est une atteinte à l’intégrité humaine, c’est devenir un état proxénète qui participe à l’esclavage sexuel et à la traite des êtres humains. C’est une promotion pour les prostitueurs et les proxénètes. Cela me choque profondément. La liberté sexuelle et individuelle ne peut pas être du côté de la prostitution. J’espère vraiment voir l’Etat s’engager et prendre des mesures énergiques pour faire évoluer les mentalités.

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